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Alexandra Mac Kargan
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Sous le masque - Partie 2

5 - DÉTENTE
Il me regarde bizarrement, rassemble les outils dans la brouette et repart vers les profondeurs de la maison. Reste zen, Adèle ! Cet imprévu le contrarie autant que toi et tu ne sais pas combien d’heures ça va durer. Inutile de le braquer. Une semaine… Vais-je vraiment devoir cohabiter avec lui sept longs jours ? L’endroit est magnifique mais… Je jette un coup d’œil circulaire : c’est confirmé, aucune télé à l’horizon ! Pas le temps de m’appesantir, je l’entends revenir. Il contemple un court instant ma valise, toujours près de la porte.
— Réinstallez-vous dans la chambre. Je vais faire des crêpes.
— Des crêpes ?
— C’est une tradition personnelle : séquestré par la neige, je me console avec de la pâtisserie. Parfois des gaufres ou autres. Aujourd’hui, j’ai envie de crêpes. Vous aimez ça ?
— Euh… Oui.
Je ne vois pas quoi ajouter. Je récupère ma valise et repars vers la chambre quand ses mots m’arrêtent :
— Je peux vous poser une question ?
J’opine de la tête, surprise et un poil stressée.
— Je ne comprends pas pourquoi vous vous inquiétez pour le ravitaillement.
La moutarde me monte au nez : est-ce une allusion à mon poids ? Je vais lui voler dans les plumes. Mon hésitation à répondre lui fait froncer les sourcils et il ajoute :
— Hier soir, vous avez bien dû ouvrir les placards pour vous faire à manger. Ainsi que le réfrigérateur, voire le congélateur.
— Uniquement le frigo pour trouver des œufs.
Je n’allais pas faire un inventaire de ses vivres, hein !
— Oh, d’accord… Donc pour info, entre la cuisine et le sous-sol, nous avons de quoi tenir un siège. Ne vous en faites pas.
J’acquiesce en silence et avance de nouveau. Ne pas m’inquiéter, c’est bien joli. Mais je suis quand même bloquée pour un temps indéterminé avec un inconnu, sans possibilité de prendre la poudre d’escampette !
Quelques minutes plus tard, je refais mon apparition dans le salon et je le surprends en train de regarder ses gants bizarrement.
— Quelque chose ne va pas ?
Il les cache précipitamment dans ses poches et son attitude est celle d’un petit garçon coupable ! Je m’approche du bar et me poste en face de lui. Avec une voix, tout à fait professionnelle, j’ajoute :
— Monsieur De Wein, montrez-moi vos mains, s’il vous plaît.
— Non.
J’accroche son regard. Il est sérieux. Me les présenter est un problème pour lui. Ce n’est pas un caprice.
— Monsieur De Wein, quel que soit leur état, c’est mon métier de soigner. J’ai le cœur bien cramponné, ne vous inquiétez pas.
Un sourire chaleureux accompagne mes paroles. Une lueur de doute anime ses prunelles. Il pose ses mains à plat, sur le comptoir, avec une lenteur calculée, comme pour se donner le temps de changer d’avis. Des auréoles jaunâtres maculent les gants blancs. C’est pas bon. J’évite de grimacer et prends son poignet gauche pour examiner la paume. Du rouge s’est également invité sur le tissu.
— Il va falloir les enlever. Je dois désinfecter et panser les plaies. Rapidement. Vous avez une armoire à pharmacie ?
Comme une cruche, j’ai laissé ma trousse de secours dans la voiture. En même temps, je n’étais pas sûre de rester… Il me fait signe de le suivre et ouvre une porte discrète, jusque là dissimulée par le congélateur. En fait, c’est un battant coulissant. L’arrière-cuisine semble immense et elle est « meublée » d’étagères en fer qui atteignent le plafond. Je n’ai pas le temps d’en voir plus, il s’est arrêté devant la première. Une vraie réserve d’hôpital ! J’avise une cuvette de bonne taille et y mets mes trouvailles : kit pansement et bétadine. J’y ajoute un deuxième récipient plus petit. Et du gel antibactérien.
Nous rejoignons le bar. Nous pouvons être en face l’un de l’autre et je vais pouvoir travailler efficacement. J’ouvre le kit et enfile les gants. Je déploie ensuite le champ stérile et il y pose ses mains.
— Je vais essayer de retirer votre gant sans le découper mais j’ai l’impression qu’il y a adhérence.
— J’ai déjà tenté. Ça ne vient pas.
— OK. Je vais commencer par dégager le dessus.
Je m’empare des ciseaux et je zigzague entre les endroits collés. Le plus dur arrive. Je prends une gaze et l’imbibe de bétadine. J’humidifie la zone en espérant pouvoir écarter le tissu. Je lui jette un œil quand je passe délicatement sur la première plaie : je ne vois pas son visage mais j’ai l’impression qu’il est en apnée, mâchoires serrées. Il va déguster.
Après deux heures de dur labeur entrecoupés de pauses stratégiques pour ne pas le pousser trop dans ses retranchements, je peux enfin évaluer l’étendue des dégâts dans son ensemble : le dos de la main est parsemé de fines cicatrices légèrement purulentes et la paume est très abîmée. Les mêmes plaies mais sanguinolentes cette fois. J’imagine sans peine que c’est l’effet du pic à glace ! Quelque part, je suis responsable de son état.
— Vous n’auriez pas dû chercher à déneiger.
J’y ai mis toute la douceur possible. Il reste muet et je termine de placer la bande protectrice.
— Il faudra regarder d’ici quelques heures.
Il hoche la tête. Je range et jette tout ce qui doit l’être. Je manque d’éclater de rire en posant mes yeux sur lui : les mains en l’air, il a l’air bien embarrassé avec ses deux bandages, qui laissent toutefois la dernière phalange des doigts libre.
— Vous devriez vous reposer. La douleur épuise.
— Et mes crêpes ? Comment je vais les faire maintenant ?
Abasourdie, je cherche à détecter un semblant d’humour. Mais non, il est parfaitement sérieux ! Malgré moi, je monte au créneau :
— Interdiction absolue d’utiliser vos mains tant que les plaies ne sont pas refermées !
Buté, comme un gosse de quatre ans, il insiste :
— Je veux mes crêpes !
La fatigue, le ridicule de la situation, un éclat de rire m’échappe. Son absence de réaction le stoppe aussi vite qu’il est venu. Je n’ai plus le choix, après cette boulette :
— OK, OK, je vais faire ces fichus crêpes !
Et voilà ! J’arrive comme infirmière et me retrouve bonne à tout faire en moins de vingt-quatre heures ! Heureusement que j’aime cuisiner ! En quelques minutes, je récupère, avec ses indications, poêle et palette en bois dans les tiroirs, puis la pâte au frigo. Beurk, une préparation industrielle en brique ! J’hésite un instant à refaire une vraie pâte mais je déteste gâcher. Ce sera pour une prochaine fois. S’il y en a une…
 
6 – UN PAS APRÈS L’AUTRE
Dix minutes plus tard, j’ai une quinzaine de crêpes disponibles et mon hôte a enfreint mes consignes mine de rien : il a disposé deux assiettes sur le bar avec couteau et fourchette. Un seul couvert… Alors que je fronce les sourcils, il me désigne ses bandages. J’ai comme l’intuition que la situation l’amuse. Eh bien, vu qu’on va devoir passer du temps ensemble, autant dégeler un peu l’atmosphère, avec un sourire à faire fondre la banquise :
— Et donc monsieur De Wein, vous la voulez comment votre crêpe ?
— La première, toujours au sucre !
Je m’exécute et en coupe un morceau. Je le pique avec ma fourchette et le lui présente, tout en appréhendant quand même sa réaction ! Avec une grimace, il enlève du bout des doigts le bout de tissu qui cache sa bouche et s’approche du couvert, ses yeux défiant les miens du moindre commentaire. Bien sûr, je n’ai pas loupé les cicatrices autour de ses lèvres. Légèrement boursouflées, elles attirent à coup sûr le regard. Il faut coûte que coûte que j’arrive à ce qu’il retire son masque pour traiter également son visage. Un gémissement qui me ferait presque rougir accompagne sa dégustation. Je reporte mon attention sur l’assiette pour découper ce qui reste et retiens toute question inopportune. Il se délecte de ses bouchées sucrées dans le silence. Il paraît détendu. Ce n’est pas vraiment mon cas. Ses cicatrices ont besoin de soin mais je crains qu’il ne se referme comme une huître si je lui en parle. En même temps, ce n’est pas à la minute. Autant attendre d’avoir obtenu un peu plus de confiance.
*
Malgré ses bandages, il s’active pour le dîner. Les soins ont dû soulager ses douleurs. Cela sera-t-il suffisant pour qu’il change d’avis sur ma présence ? J’en doute. Il faudra quand même que j’essaie. Après tout, je ne vais pas rester ici à me tourner les pouces ! J’ai cru un instant, cet après-midi, que le soleil serait notre allié mais il a bien vite renoncé et laissé la place à des nuages d’un blanc aveuglant. Depuis deux heures, la neige continue à se déverser sur le chalet à gros flocons. Un énorme soupir m’échappe.
— Quelque chose ne va pas ?
Il se rapproche de la table pour poser une bouteille de vin qu’il tient à deux mains. Son regard interrogateur insiste.
— Je me demandais combien de temps nous allions rester coincés. Vous en avez une idée ?
— Une semaine… minimum.
Je me sens blanchir :
— Je pensais que vous exagériez.
— Hélas, non. J’ai quelques expériences en la matière. Ici même. Mais ne vous inquiétez pas, je suis préparé pour ça.
— Je n’en doute pas. Moi, je n’ai pas le loisir de prendre sept jours de vacances. Puisque vous refusez de me laisser travailler, je dois gagner mon pain ailleurs.
Oh, tu ne pouvais pas faire mieux que jouer les Cosette ? Je déteste la pitié. Son soupir m’atteint de plein fouet. Évidemment, Monsieur de Wein n’a pas ce genre de problème. Un regard noir m’évite de lui envoyer des répliques trop acides. Déçue. Dégoûtée. Envie d’en découdre et de remettre ce petit monsieur à sa place ! Alors que j’ouvre la bouche, il se fend d’un charmant sourire et prend le risque de me tendre un verre de vin. Sa proposition me cueille littéralement :
— On fait la paix ?
Je m’empresse de récupérer le verre avant qu’il le lâche. J’avale ma salive : mon index a effleuré le sien. Enfin, le dérisoire petit centimètre carré de peau laissé libre par mon bandage. Un frisson parcourt ma colonne vertébrale et je me noie un instant dans un regard énigmatique. Son sourire se fane et il soupire à nouveau. Je le déteste ! Je sais bien que je ne suis pas une gravure de mode mais ce n’est pas une raison pour faire le dégoûté. Il s’assied tandis que j’évalue la possibilité de me replier dignement, ou pas, dans ma chambre.
— D’accord, j’accepte.
Que je parte en réclusion ? Le faire préciser sa pensée me paraît une bonne idée :
— Vous acceptez quoi ?
— Les soins. J’avoue que cela me soulage de ne plus m’inquiéter pour mes mains. Vous, vous savez ce qu’il faut faire. Moi je joue les apprentis sorciers. Et pas toujours avec bonheur.
Je reste muette de stupeur. Il n’est pas si idiot qu’il en a l’air.
— C’est une bonne décision. Vous…
Il lève la main pour m’interrompre :
— Attendez ! Pour que tout soit bien clair : je vous paie au tarif prévu avec Éric pour vous occuper de mes mains.
Ah… C’était trop beau !
— Et le reste ?
— On verra. Pour l’instant, je ne suis pas prêt à ça.
Pas prêt à se faire soigner. Monsieur est un douillet ? Il croit que je suis un bourrin des soins ? Avant de me fâcher de nouveau, je tente de pousser mon avantage, tandis qu’il nous sert une soupe de poisson dont le délicieux fumet chatouille mes narines :
— Et si vous me disiez ce qu’il vous est arrivé ?
— Éric ne vous a pas informée ?
— Non. Vous voulez que je vous aide ?
— Ça va aller. Je vais me débrouiller.
OK, je n’insiste pas. Sa maladresse avec sa cuillère fait un peu pitié mais c’est aussi le signe d’une grande détermination et ça, c’est plutôt bien. Je remets son passé sur le tapis :
— Votre ami a juste mentionné un accident et des cicatrices.
Étonnamment, c’est un regard pétillant qui rencontre le mien :
— Je ne peux décemment pas vous raconter ma mésaventure. Vous allez vous moquer !
Je ne comprends pas cet homme. Il devrait être traumatisé un minimum par ce qui lui est arrivé et il fait dans l’humour ! Jouons le jeu, donc :
— Croix de bois, croix de fer, si je me moque, je vais en enfer.
Ma réplique est accueillie par un franc sourire qui me détend imperceptiblement. Le silence s’éternise un peu mais il n’est pas gênant. Je dois lui laisser le temps nécessaire. Ne pas le pousser dans ses retranchements. Son visage se fige et son regard est absorbé par son assiette :
— J’étais mannequin. Un lustre en cristal m’est tombé dessus pendant un défilé. Manque de bol, j’étais en petite tenue.
Là, il a toute mon attention. Comment c’est possible ? Avec un sourire en coin, il continue :
— Le nom de l’événement était « Sexy Boxers ». Bref, à moitié assommé par le monstre de verre et d’acier, brûlé par les ampoules, j’ai tenté de me dégager en me débattant. Ce qui a occasionné une myriade de coupures plus ou moins jolies sur tout mon corps.
Il a frissonné et sa douleur m’a frappée en plein cœur. Il respire plus vite. Inutile qu’il revive cela plus longtemps :
— J’en suis désolée. Vous avez fait preuve d’une belle force de caractère. Nombre de vos collègues se seraient effondrés en perdant leur gagne-pain.
Il pose sur moi un regard énigmatique. J’aimerais bien savoir à quoi il pense en cet instant précis.

 

7 - RÉVÉLATION

— Vous ne savez pas qui je suis… ou plutôt j’étais, n’est-ce pas ?

— Oh, si ! Je me souviens de votre accident. Les médias en ont fait des tonnes. Ils ne sont pas gênés pour spéculer de façon tout à fait déplacée sur la perte de votre avenir doré. Limite, ils allaient choisir votre trottoir de SDF… J’ai oublié votre nom par contre, je ne suis pas fan du monde de la mode.

On se demande bien pourquoi… Leur taille « mannequin » pour femme rachitique ! La colère qui menace de m’envahir une fois de plus est submergée par des images qui débarquent sans crier gare. Son nom m’échappe mais pas les innombrables photos de lui placardées sur tous les supports imaginables. Sans compter les pubs à la télé, dans les cinémas. Bref, il était partout. Impossible de ne pas le connaître.

— Mon ancien nom de pseudo star n’a aucune importance. Tout cela, c’est du passé. Je vous remercie en tout cas d’avoir évité le traditionnel « Oh, mon dieu, quel gâchis ! » que j’ai entendu à longueur de journée, avant de me retirer du monde.

Bien sûr, dans les images qui défilent dans ma tête, je ne peux faire fi de son physique avantageux, avec des tablettes de chocolat superbement dessinées, un visage à la fois viril et fin, une crinière indisciplinée d’un noir profond, des yeux verts hypnotiques. Mais ce qui revient le plus souvent, le plus marquant : son sourire angélique, capable de véhiculer toutes sortes d’expression. Des lèvres pleines, légèrement ourlées, qui donnent envie de… Oh mais, c’est dingue de me rappeler de pareils détails sur un inconnu ! Inaccessible en plus.

Un nouveau soupir m’arrache à mes pensées :

— Voilà, vous savez maintenant pourquoi je me terre comme un lépreux.

— Pour éviter d’être reconnu et de devoir supporter la commisération des autres. Vous êtes bien tombé : en tant qu’infirmière, je n’ai ni le temps ni le droit de m’apitoyer sur mes patients. Seul compte de donner les meilleurs soins possibles. Je dois garder tous mes neurones disponibles pour observer, analyser, trouver la solution la plus adaptée au problème.

En cet instant, le sourire qui squatte mon cerveau migre sur les lèvres de mon hôte. Chaleureux, un brin timide, terriblement séduisant. Oh là ! Tu veux bien arrêter ! Amoché ou pas, ce gars-là n’est pas fait pour toi. Tu n’as aucune chance, c’est clair ? Oui, enfin… Ce n’est pas comme si j’avais vraiment oublié que plusieurs mondes nous séparent. Porte ton attention ailleurs que sur sa plastique !

— Et vous n’avez jamais eu envie de remettre à leur place tous ces journaleux ?

— Éviter à tout prix de revenir sur le devant de la scène, c’est ma priorité. Après, je n’ai aucun mérite. Éric, en tant que manager, avait eu la bonne idée d’assurer chaque centimètre carré de mon corps. J’ai touché une fortune malgré son pourcentage. Plus d’obligation de travailler, de voir du monde et ça c’est très appréciable dans ma situation.

On dirait qu’il se sent presque coupable d’avoir récupéré ce pactole.

— C’est effectivement un gros avantage. Mais vous avez payé le prix fort pour ça. C’est toute une vie à reconstruire. Et tant mieux, si cet argent vous facilite les choses.

Ne pas voir son visage est frustrant. J’attends avec impatience le moment où il retirera son masque mais je serais surprise que ce soit pour ce soir. Son étonnement perce dans sa voix :

— Vous êtes… spéciale, quand même.

— Comment ça ?

— Toutes les personnes au courant de ma « bonne fortune » ont manifesté au choix de la jalousie, de l’envie, de la cupidité. Je suis très doué pour percevoir les émotions négatives, les états d’esprit. Chez vous, il n’y a rien de tout ça.

Je ressens sa douleur aussi : il a besoin d’empathie et on lui donne tout le contraire. Je prends le parti de la légèreté :

— Oh, je n’ai pas le temps pour ça. Je suis bien trop occupée à gérer mes petites galères personnelles !

— Un peu d’argent vous aiderait sûrement, non ?

— C’est pour ça que je travaille et que je joue au loto. Comme je ne compte pas trop sur le jeu, je me concentre sur mon métier. Je vous comprends, vous savez. J’ai eu aussi récemment quelques déboires. Rien de comparable avec votre accident mais je me vois également obligée de réinventer ma vie.

Avant qu’il ne pose plus de questions, je m’empresse de débarrasser et d’apporter la corbeille de fruits. Malgré les circonstances un peu particulières, il reste mon employeur. Et un homme de surcroît… Ne jamais montrer ses faiblesses au sexe fort, il s’en servira toujours à un moment ou un autre. Non, mais lui, il est différent. Il a souffert. Mon cerveau cloue le bec à mon cœur avec un cinglant et efficace : « Pathétique ! Tu vas encore te faire avoir. »

*

Dans quelques instants, le moment de vérité… Je finis de soigner ses mains en enduisant les plaies avec une pommade cicatrisante, après les avoir désinfectées. Pas de bandage aujourd’hui, cela n’est plus nécessaire. J’essaie de rester focalisée sur ma tâche. Pas si facile. Sa présence envahit l’espace. Le décor disparaît et, même si je ne le regarde pas, j’ai son image en tête. Le vert de ses yeux exprime, tour à tour, tristesse, douleur, amusement, moquerie. Concentre-toi ! Le nombre de coupures est impressionnant. Cela me laisse le temps de réfléchir. Dois-je lui rappeler qu’il a accepté, hier soir, que je le soigne ? Et pas seulement pour ses mains. Il n’y a pas fait allusion : ni pendant le petit déjeuner, ni depuis que je m’occupe de lui. Je sens son regard sur moi par moment. Attend-il que j’aborde le sujet ? Je vais bientôt le savoir :

— Voilà ! Elles seront très vite complètement opérationnelles.

— Merci. J’avoue que c’est plus efficace que de bricoler moi-même.

Il a ouvert la porte là, non ?

— On passe au reste ?

Gros soupir. Il ne va quand même pas m’envoyer balader ? Il a toujours son masque et seuls ses yeux et sa bouche semblent vivants. Ils me dévorent comme s’il cherchait à percer mes secrets. Mon souffle s’accélère. Malgré moi, des images de sa carrière se superposent à la réalité : son impressionnante carrure, tout en muscles finement sculptés. Un apollon plus vrai que nature !

— Vous êtes consciente de l’ampleur de la tâche ? Mon corps en est recouvert.

— Je suis là pour ça !

— Oui mais enfin… Je… Ce n’est pas toujours très joli.

Mais il me prend pour une mauviette, ma parole ! Zen, Adèle, tu le rassures gentiment.

— Ne vous inquiétez pas, j’en ai vu d’autres, dont vous n’avez même pas idée. Et c’est bien mieux comme ça pour vous. On s’installe où ? Les séances vont être assez longues.

8 - EXPLORATION

Le silence est assourdissant. J’ai l’impression que quelque chose m’échappe. Il était d’accord hier soir, il ne semblait pas contre ce matin. Et pourtant, il hésite. Je tente de le rassurer :

— Je ne peux pas vous promettre que vous n’aurez aucune douleur mais je ferai le maximum pour que ce soit le moins possible.

Il éclate de rire et se lève d’un bond, en se dirigeant vers la partie la nuit. Comme je ne bouge pas, il me relance :

— Vous venez ?

OK. Où ? Pour faire quoi ? Je m’exécute cependant sans poser de questions. On arrive au fond du couloir des chambres et il ouvre la dernière :

— J’ai annexé cette pièce pour en faire une salle de soins.

Ébahie, je découvre un lit médical et des armoires alignées contre les murs. Sur chacune d’elle, une étiquette qui indique ce qu’elle contient : médicaments, préparations, linge… Un immense miroir en pied trône de l’autre côté du matelas. Je surjoue un peu l’enthousiasme :

— Wow ! Fantastique ! Je ne m’attendais pas à un tel standing. Vous êtes plein de surprises, Monsieur de Wein.

— Vous n’imaginez pas à quel point, Madame Rinard !

Hum… Je vais éviter de me poser des questions sur le sens de cette phrase, pour aller droit au but :

— On commence par votre dos ? Je suppose qu’il vous a été difficile de vous en occuper correctement.

Sans me répondre, il récupère une serviette au pied du miroir et la remet en place pour cacher la glace. Évidemment, il ne tient pas à se voir. C’est humain.

En attendant : qui ne dit mot consent ! J’ouvre donc l’armoire à linge, magnifiquement achalandée. J’opte pour un tablier, la blouse n’étant bien entendu pas adaptée à mes mensurations généreuses. Un drap simple pour le lit médical : je me décale pour le placer dessus. Je l’ai entendu filer vers la salle de bain, j’en profite pour préparer ce dont j’ai besoin. J’annexe une petite table où je dépose mes produits et compresses. J’enfile des gants stériles et je me retourne alors qu’il arrive. Oups ! Pas les abdos, pas les pectoraux, ce qui t’intéresse, c’est les cicatrices. Leur nombre est impressionnant, quand même ! Je reste impassible et lui demande de s’installer sur le lit. Il a gardé son pantalon, j’imagine que ses jambes attendront leur tour. Comme une idiote, je n’ai pas bougé d’un pouce et il est obligé de me frôler pour atteindre son but. Le sentir si proche me donne chaud. Je n’ai jamais réagi ainsi avec un patient. Sans un mot, il s’allonge et mon attention se reporte sur la raison, l’unique raison, de ma présence. Je note l’étendue des dégâts. Si celles de son torse sont propres et assez fines, celles de son dos sont boursouflées et rouges. Elles n’ont pas été soignées correctement, c’est évident. Inutile de commenter, je m’attelle à la tâche.

*

J’ai essayé, je n’ai pas réussi ! Impossible d’atteindre ma voiture et de récupérer mon bouquin en cours. Les heures s’écoulent lentement et un divertissement aurait été le bienvenu. Les soins se passent bien, il n’est pas douillet. Il y a quand même un petit souci. Un tout petit souci. Je ne suis pas insensible à son corps, tout marqué qu’il soit. Aucun patient ne m’a jamais bouleversée à ce point ! Le désir est une chose. La volonté de le protéger et le faire sourire plus souvent en est une autre. Heureusement que je le sais inaccessible… Parce que même si je n’ai pas encore vu son visage, quand il sortira de sa grotte, il aura toujours un effet dévastateur sur les minettes en tout genre : une attirance magnétique, presque animale ! Je ne suis pas une midinette et, pourtant, j’ai ressenti une furieuse envie de poser mes mains sur sa peau. De caresser avec légèreté ses cicatrices. Ma pauvre fille, il va falloir te reprendre ! Il manquerait plus qu’il s’en aperçoive. Tu fais ton job, tes valises et tu l’oublies ! Ce n’est pas un mec pour toi.

Donc, je fais quoi ? Mon hôte est calé dans le fauteuil face au poêle et semble absorbé dans sa lecture. Je ne parviens à déchiffrer que le gros titre : « Physique quantique ». Voilà qui m’est complètement étranger, inutile de lui demander s’il n’a pas un livre pour moi. Je soupire discrètement.

— Quelque chose ne va pas ?

Oups ! Pour la discrétion, on repassera…

— À vrai dire, je trouve le temps long. Mon bouquin est dans la voiture et cela me désespère.

— Oh mais j’ai une bibliothèque bien garnie !

— Euh… La physique quantique, c’est pas trop mon truc, vous savez.

Son sourire n’est pas très explicite. Pitié ? Moquerie ? Avant que je puisse lui demander des précisions, il pose son livre et m’invite à le suivre. Devant mon air peu engageant, il ajoute :

— J’ai une confidence à vous faire, Adèle. Ce n’est pas mon « truc » non plus. J’essaie de diversifier mes connaissances. Mais cela m’intéresse peu finalement et je n’arrive pas à me concentrer. Et plus encore depuis quelques jours.

— Oui, j’imagine que la douleur n’est pas idéale pour ça. Et donc, vous lisez quoi ?

Je lui emboîte le pas et il maintient le suspense :

— Vous allez tout de suite comprendre.

Au bout du couloir des chambres, en face de la salle de soins, il ouvre une nouvelle porte qui donne… sur un escalier montant. Je découvre les secrets de cet étonnant chalet, chaque jour un peu plus. Wow ! Une immense pièce, sous le toit, mansardée mais pas trop, avec des étagères remplies de livres ! Mon rêve… Il y en a partout : le long des murs, en travers pour faire des rayonnages.

— Qu’aimez-vous lire ?

— Oh… Un peu de tout, qui me fasse voyager et sortir du quotidien.

— C’est amusant, j’ai classé une partie de mes livres par pays : au fond, c’est l’Europe, juste devant l’Égypte et le Moyen-Orient, beaucoup d’historique et de documentaires, et en face de nous l’Amérique du Sud et Centrale.

Un large sourire m’échappe :

— Je suis littéralement fascinée par l’Égypte ancienne, et aussi les romans contemporains qui font référence à cette civilisation.

— Eh bien, vous devriez y trouver votre bonheur.

Ses iris pétillent et ses lèvres sont pincées. Il retient une moquerie, c’est certain !

— Exprimez-vous, je ne suis pas trop susceptible.

— Pas trop… Hum… Je prends des risques quand même. Mon corps est sans défense entre vos mains.

Euh… Il veut dire quoi là ? Dois-je y voir un sous-entendu ? Non, non. Premier degré. Comme je ne réagis pas, il ajoute :

— Je me disais juste que vous aviez l’air d’une petite fille devant un magasin de bonbons.

Les mains sur les hanches, les sourcils froncés, je cherche une réplique pertinente et pleine d’esprit, qui ne vient pas. Fascinée, captivée par son regard, je suis en train de prendre des vessies pour des lanternes. J’ai l’illusion qu’il me voit vraiment. Comme une femme. Désirable. L’atmosphère devient électrique et je réagis un peu brusquement :

— Bien. Je vais donc choisir mon compagnon pour les longues soirées à venir.

Mais sérieusement ? Tu t’entends ? Un « oh » étonné se forme sur ses lèvres tandis que je me précipite vers le rayon égyptien. Un compagnon ? Tu n’as pas trouvé d’autre mot ? Moins ambigu ? Moins susceptible d’allumer une étincelle comme celle qui a suivi sa réaction de surprise ? Oh, bon sang… Je ne sais plus où me mettre. Respire, évacue cette chaleur inopportune et concentre-toi sur ton choix.

 

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