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Alexandra Mac Kargan
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Sous le masque - Partie 3

9 - ATTIRANCE

Effarée ! J’ai prétexté une migraine pour zapper le dîner et me réfugier dans ma chambre. Il paraît déçu mais ne fait pas de commentaires. J’allais quitter la bibliothèque quand il m’a interpellée :

— Adèle ? Prenez ce tube d’aspirine, cela vous soulagera.

J’acquiesce sans un mot et je sors de la pièce. Je suis en colère. Oh, pas contre lui ! Encore que… Avait-il besoin de passer l’après-midi avec moi dans cette pièce finalement assez exiguë ? OK, c’est sa bibliothèque et il n’est pas responsable de la folie de mes hormones. Parce que vraiment je ne vois pas d’autre justification à la situation inconfortable dans laquelle je me suis placée, toute seule. Je dois me rendre à l’évidence : il m’attire ! Plus qu’aucun avant lui… Sauf qu’il est hors de portée, Adèle ! Mets-toi bien ça dans la tête. Primo, c’est ton patient et c’est déjà une ligne rouge. Secundo, c’est un apollon et il n’a aucune raison de s’intéresser à quelqu’un comme toi. Ou alors parce qu’il est en manque et ça, ce n’est pas acceptable ! Et tu sais que ton cœur n’y résistera pas. Il déploiera tous ses charmes et tu baisseras ta garde. Et tes envies deviendront des sentiments. Et… Non, non et non ! Tu n’as jamais été esclave de tes pulsions, cela ne va pas commencer aujourd’hui. Résiste ! Il ne peut pas être attiré par toi, c’est un fait. Et puis tu es là pour le soigner et rien d’autre.

*

Trois jours d’enfer ! Il est charmant et c’est bien ça le problème. J’aurais pu résister à son corps de dieu grec s’il avait été un parfait salaud ou même juste désagréable, hautain, imbu de sa personne. Mais non ! Il est parfait. J’ai de plus en plus de mal à soutenir son regard. Je fonds devant son sourire. Le seul moment où je parviens à faire abstraction de cette attirance, c’est pendant les séances de soin. Encore heureux que j’arrive à me concentrer sur ma tâche ! Ce n’est quand même pas une chose aisée : dès que je relève la tête, je percute des iris verts et un visage chaleureux qui manquent de causer ma perte. Enfin, les cicatrisations avancent bien, la neige n’est toujours pas dégagée mais elle n’est pas retombée. D’ici quelques jours, un départ sera sans doute possible. Je cherche en vain une trace de soulagement. Abattement, tristesse me submergent. Voilà, je vais comme toujours en prendre plein la gueule…

Bon, il sera bien temps de m’apitoyer quand je serai seule chez moi ! Pour l’instant, je dois le rejoindre dans la cuisine avec un esprit hermétique à tous ses charmes : il n’a rien trouvé de plus intelligent que de me convoquer pour l’aider. Et pourquoi tu n’as pas refusé ? Bonne question. Sans doute parce qu’il fait de succulents petits plats sans rechigner depuis que ses mains vont mieux ? Dès que j’entre dans la pièce, il se lève de son fauteuil favori et sa mine réjouie appelle des sentiments contraires : joie d’être avec lui et que cela semble lui faire plaisir, tristesse d’un moment voué à disparaître sous peu, morsure d’un désir qui devient plus présent à chaque jour qui passe !

— J’ai décidé de faire un couscous avec les produits frais qu’il nous reste.

— Mais… ce n’est pas trop la saison, non ?

— Je plaide coupable. Même en hiver, j’ai besoin des légumes du sud. Ils mettent du soleil dans mon existence. Alors quand bien même ils sont cultivés sous serre et moins savoureux que l’été, je m’accorde ce petit plaisir.

Je fronce les sourcils :

— Ce n’est pas très écologique, pour quelqu’un qui vit en pleine nature.

— La vie que j’ai menée jusqu’ici ne m’a pas vraiment prédisposé pour ce genre de considération. Pour les légumes, ils sont là. Il faut les consommer. Ce serait bête de les perdre, non ?

— Certes. Qu’attendez-vous de moi ?

J’ai l’impression, un court instant, de déceler une étincelle différente dans ses iris. Ses mâchoires serrées donnent à penser qu’il retient ses mots. Ce silence de quelques secondes est chargé d’électricité. Bon sang, Adèle, il va falloir faire attention au choix de tes termes ! Il finit par se reprendre :

— J’ai encore du mal à éplucher les légumes. Serait-il possible que j’exploite vos mains de fée pour cette activité triviale au possible ?

OK, Adèle, pas de double sens, s’il te plaît ! J’opte pour un terrain moins dangereux :

— Je vais vous faire une confidence : les infirmières cuisinent aussi ! Par contre, tout travail mérite salaire.

Ses yeux plissés témoignent de sa rapide mais non moins intense réflexion. Prudemment, il me relance :

— Quel genre de rémunération ? J’ai dans l’idée que vous ne me parlez pas d’espèces sonnantes et trébuchantes.

— Bien vu ! J’aimerais vous poser deux questions.

Il n’hésite pas :

— Allez-y. Mais je ne promets pas d’y répondre.

Évidemment… Mais bon, qui ne tente rien n’a rien. Je m’empare d’un couteau et je commence par les oignons. Je vais pleurer comme une madeleine.

— Quatre, c’est pas un peu beaucoup pour un couscous ?

— J’aime ça. Adapter les recettes à mon goût est mon passe-temps favori.

Tout en cherchant la meilleure formulation pour ma première question, je m’acquitte consciencieusement de ma tâche.

— Alors, vous voulez savoir quoi ?

OK, je me jette dans le bain :

— Eh bien… Je m’étonne de l’état de vos cicatrices quand je suis arrivée. Vous n’auriez pas dû quitter l’hôpital dans cet état.

— Sans doute. J’ai signé une décharge, je ne les supportais plus. Tous ces regards de pitié… J’avais déjà du mal à accepter d’avoir perdu mon métier. Que chaque personne côtoyée m’y ramène sans cesse, c’était comme un cauchemar qui recommence indéfiniment.

Mon cœur se serre. Pourtant, j’en ai connu des patients comme lui, qui avait l’impression d’avoir gâché leur vie à cause d’un stupide accident dont ils n’étaient même pas responsables. La pire des injustices.

— Je comprends.

10 - MONSTRE

Que puis-je dire de plus ? Considérant l’état de son dos quand je suis arrivée, il a dû souffrir beaucoup physiquement aussi. Et Éric a pris la décision qu’il fallait. Je ne savais pas qu’il était manager de stars. Il dit toujours qu’il fait des affaires. Au début, je me suis demandé s’il ne trempait pas dans des histoires louches ! Voilà, j’ai coupé les trois premiers oignons et je ne vois plus rien.

— Il ne faut pas pleurer comme ça. Je suis vivant, c’est ce qui importe.

Sa voix est moqueuse. Pourtant, il dit vrai. Je n’ai pas le temps de répliquer qu’il est presque collé contre moi. Je me tétanise. Avec un mouchoir en papier, il essuie mes larmes. Garder mes mains sur le comptoir. Ses gestes sont empreints d’une douceur infinie. Respire, Adèle ! Alors que du feu liquide coule dans mes veines, je croise un regard énigmatique. J’ai l’impression de m’y noyer. Je ne me recule pas, malgré les injonctions de mon cerveau qui semble inaudible. Une voix un peu rauque me ramène à la réalité :

— Ça va mieux ?

J’opine du chef et je reporte mon attention sur le dernier oignon. Tandis qu’il récupère les lamelles, je m’attaque aux carottes avec précipitation. Bon sang… Il s’est passé quoi là ? Ça ne va pas du tout ! Mon petit bonhomme, tu ne me mettras pas dans ton lit pour tromper ton ennui ! Les légumes font les frais de mon début de colère. En plus, tu te fais des idées, ma pauvre fille ! Il voulait juste être sympa.

— Et sinon, la deuxième question, c’était quoi ?

Ah ! Il est trop chou. Il essaie de noyer le poisson. Mais je ne suis pas sûre que la poser maintenant soit vraiment pertinent. Oh, et puis, flûte !

— Pourquoi vous n’avez pas encore enlevé votre masque ?

Il s’est retourné d’un bloc et me scrute. Il a l’air de se demander si je me moque de lui :

— Vous avez bien une petite idée ?

— Vos cicatrices ? Je crois que j’en ai déjà vu pas mal, non ? Quelques-unes de plus ne changeront rien à l’affaire.

Il fait revenir le poulet pendant que je termine ma découpe de légumes. Il me fait dos, difficile d’anticiper sa réaction.

— Le visage, c’est différent. Il est censé être le reflet de l’âme. Avec ma tronche détruite, je fais l’effet d’un monstre.

Je suis soufflée. Il n’est pas sérieux ? Pourtant, la douleur dans sa voix n’est pas feinte. Je me résous à le bousculer pour le pousser dans ses retranchements :

— Vous me pensez donc si superficielle ?

— Euh… non. Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

— Pour votre gouverne, je sais voir au-delà des apparences.

Bras croisés, dos contre le bar, j’attends qu’il se retourne mais il ne semble pas décidé. Par contre, il s’empresse de me répondre :

— Je n’en doute pas, Adèle.

Piégé, mon bonhomme ! Mais je vais être magnanime :

— Pour que je vous croie, il va falloir le prouver. Un jour ou l’autre.

— Je vais y réfléchir. Et donc l’Égypte ? Vous y êtes déjà allée ?

Message reçu : je n’insiste pas. S’ensuit une discussion passionnante sur ce pays dont il a visité… les hôtels !

*

— Adèle, il faut qu’on parle.

Aïe ! Quand ça commence comme ça, ce n’est jamais bon signe. Il ne dit rien de plus et se contente de préparer la table du petit déjeuner. Je l’imite. A-t-il mal pris mon pseudo-ultimatum, hier ? Pourtant, la soirée qui a suivi a été parfaite. J’ai adoré discuter avec lui de futurs voyages. Bien que moi-même, je n’aurai sûrement jamais les moyens de les faire. Nous avons néanmoins des connaissances complémentaires et la conversation fut très enrichissante. Il était détendu, parfois même taquin. Et ce matin, douche froide !

À présent que nous sommes tous les deux attablés devant un bon bol de café et des toasts parfaits, je décide de prendre la situation à bras-le-corps :

— Et donc ?

Un gros soupir précède sa réponse :

— Il n’y a aucun miroir dans ma chambre.

Euh… oui. Devant mon air perplexe, il ajoute :

— C’est la seule pièce où je retire mon masque.

— Même quand je n’étais pas là, vous le gardiez toute la journée ?

— Oui.

— Pourquoi ?

Il hausse un sourcil comme si la réponse était évidente.

— Pour ne pas tomber sur mon visage ! Vu l’air dégoûté du peu de personnes croisées à l’hôpital, ce doit être horrible. Je me sens déjà assez monstrueux avec ce corps dénaturé. Je n’ai pas besoin de plus.

Abasourdie, je me rends compte qu’il est complètement déstabilisé par la situation. Je décide de mettre de l’eau dans mon vin :

— Les gens sont souvent stupides. Et pour votre cas particulier, leur réaction vient plutôt de la perte de votre beauté presque surnaturelle. Vous voilà redevenu, comme le commun des mortels. Entendons-nous bien : je ne minimise pas ce que vous traversez. Je sais combien il est dur de vivre avec une image qui ne nous convient pas, quelle qu’en soit la raison. Aujourd’hui, ce qui compte c’est ce que vous pensez de votre visage et, pour cela, il va falloir l’affronter. Et me laisser vous soigner si vous ne l’avez pas fait.

— Je l’ai fait. À l’aveugle. Et je n’ai aucun doute : c’est laid ! Au point de ne pas être sûr de pouvoir me regarder dans un miroir.

Il est à présent décomposé. M’avouer ça lui coûte, c’est certain. Pourtant, je crois que ce qui le terrorise le plus, c’est son image. Se voir. J’ai envie de le prendre dans mes bras pour le réconforter. Au lieu de ça, je vais lui proposer une sortie en douceur de son dilemme :

— Ce sera plus facile si vous me laissez découvrir votre visage en premier et le soigner. Ensuite, quand j’estimerai que c’est acceptable, vous pourrez affronter un miroir. Vous ne serez pas seul.

Il éclate de rire. Un rire nerveux, de ceux que je déteste.

— Je ne supporterai pas votre regard sur moi, Adèle. Un vilain petit canard face à votre beauté resplendissante. C’est impossible.

Ma beauté resplendissante ? Sa détresse lui monte au cerveau. Inutile de rebondir là-dessus, ce n’est pas le sujet.

— Eh bien, c’est simple. Vous fermerez les yeux si vous ne voulez pas voir ma réaction. Mais je suis une soignante, vous savez. Elle sera avant tout professionnelle.

Une question bête me vient à l’esprit :

— Et vous faites comment pour vous raser sans miroir ?

— Je ne le fais pas.

Pardon ? Des poils à proximité de cicatrices non stabilisées ? Voilà qui n’est pas très recommandé !

— Il va falloir le faire pour dégager les plaies.

Il balaie l’argument d’un revers de la main :

— Épilation laser. Je suis imberbe. Le rasage était une grosse source de perturbations pour mon métier.

Oui, j’imagine : petites lésions ou boutons, c’est un geste quotidien stressant pour la peau. Bien, me voilà rassurée sur le sujet !

11 - DÉGEL

Il hoche la tête, le regard perdu vers la baie vitrée. Le ciel est bleu, le soleil brille, la neige fond. Pas encore au point de pouvoir atteindre ma voiture mais j’ai vu son toit ! Je suis partagée. Me demandera-t-il de partir dès que possible ? J’ose espérer que non. Il est discret, réservé, et ne se livre pas beaucoup. Pourtant, nos journées se déroulent dans un climat apaisé. Enfin… si j’oublie ces moments bizarres : cette tension presque sexuelle. Ma pauvre fille ! Ce n’est pas presque : tu ressens une forte attirance. Et lui, il est naturellement charmeur. Ce n’est pas une raison pour imaginer qu’il pourrait se passer quoi que ce soit. J’ai comme l’impression de tourner en rond. Ou plutôt mon corps prend un malin plaisir à faire tourner en bourrique mon cerveau ! Tant que ce n’est pas le cœur…

Notre routine est désormais bien établie : débarrasser la table, remplir le lave-vaisselle, rejoindre la salle de soin. J’apprécie qu’il ne se sente pas obligé de faire la conversation à tout bout de champ. Le silence est ressourçant. Même si, parfois, il favorise un peu trop l’introspection.

Comme à l’habitude, je m’occupe de son dos. Les cicatrices ne disparaîtront jamais mais elles s’affinent. Bientôt, elles seront presque imperceptibles au toucher. Cela doit déjà être le cas pour son buste et ses jambes. Enfin, j’imagine, je n’ai pas eu le loisir de les effleurer ! Rêveuse quelques instants, je reviens bien vite à la réalité : inutile de renforcer la tentation de les caresser ! Bordel ! Cela ne devrait même pas me venir à l’idée. Heureusement qu’il s’occupe lui-même de son torse et de ses « gambettes » : masser consciencieusement les traces avec une pommade est tout ce dont il a besoin désormais. Ma tâche accomplie, je le laisse se rhabiller tandis que je range de mon côté. D’habitude, il sort de la pièce sans m’attendre. Pas aujourd’hui : il est assis sur le matelas et me regarde faire avec un air de chien battu. Serait-il possible qu’il se soit décidé ? Si c’est le cas, je ne dois pas lui fournir l’opportunité de changer d’avis :

— On y va ?

— En Égypte ?

— Ce serait une riche idée. Mais comme la neige n’est toujours pas conciliante, on pourrait commencer par votre visage ?

Je lui souris et sa réaction est immédiate :

— D’accord ! Autant crever l’abcès, j’en ai marre de me torturer avec mille suppositions.

— Très bonne décision. D’autant plus que ce qu’on imagine est souvent pire que la réalité.

Il défait l’élastique qui fait le tour de sa tête et retient le masque de la main droite. Figé, les yeux fuyants et avec une voix incertaine, il étale malgré lui l’ampleur de son stress :

— Si vous vous enfuyez ou vous évanouissez, je suis censé faire quoi ?

— Guillaume, regardez-moi. Cela n’arrivera pas. Vous auriez les boyaux visibles que je resterais stoïque.

Un faible sourire marque une légère détente :

— Ah… Je ne sais pas comment je dois prendre ça. Si mon visage ressemble à des boyaux, c’est moi qui vais tourner de l’œil.

D’un air tout à fait détaché et professionnel, je le rassure :

— Ne vous inquiétez pas. Je prendrai soin de vous.

Une lueur malicieuse accompagne sa réplique :

— Voilà qui est tentant. Mais, évanoui, je n’en profiterais pas. Dommage !

Je choisis de ne pas relever et de me concentrer sur son masque. Il est temps, à présent. Il inspire profondément et descend sa main, d’un seul coup. Pour éviter qu’il stresse trop, je commente à voix haute ma découverte :

— Bien. Je m’attendais à pire pour être honnête. Les cicatrices sont boursouflées et certaines enflammées, à peu près comme celles de votre dos au début. Allongez-vous, je vais m’en occuper tout de suite.

Il demeure immobile tandis que je ressors des compresses stériles, du désinfectant et de la pommade cicatrisante. Il est toujours assis et ne semble pas décidé à s’étendre. Je l’interroge du regard. Comme il persiste dans son mutisme, je précise ma pensée :

— Quelque chose ne va pas ?

— Est-ce que je dois subir l’épreuve du miroir ?

Hum… Je ne le connais pas assez pour savoir comment il va réagir. Je choisis de rester prudente :

— C’est possible. Mais à votre place, j’attendrais un peu que les inflammations soient résorbées.

Il fronce les sourcils et sa bouche porte un pli amer :

— C’est pire que ce que vous m’avez dit, n’est-ce pas ?

— Non. C’est exactement comme je vous l’ai décrit. Ce n’est pas beau mais je sais que ce n’est qu’une question de temps et de soin pour que cela s’améliore grandement.

— D’accord. Je vais attendre. Courageux mais pas téméraire.

Un peu plus détendu, il s’allonge pour que je puisse enfin travailler. Je pense tout ce que je lui ai dit. Néanmoins, j’appréhende son regard sur lui-même, même quand cela sera en bonne voie. Toute sa vie a sans doute été conditionnée jusqu’à présent par sa beauté irréelle. Parfois de façon négative peut-être mais le plus souvent, on lui a renvoyé une image sublimée, de l’amour, de l’admiration. Tous ces sentiments superficiels mais tellement impactants ! Comment réagira-t-il quand les gens se détourneront de lui ? Je sais qu’il va conserver une certaine beauté. Et son charisme sera intact. Pourtant, ses détracteurs ne verront que ce qu’il a perdu. C’est désespérant.

Je garde mes pensées pour moi. Inutile de lui miner le moral.

*

Une bonne partie de la poudreuse a fondu et la déneigeuse du village est passée ce matin. La route est dégagée. Avec tristesse, je songe que je vais bientôt devoir repartir. En quelques jours, son visage a retrouvé forme humaine, son corps ne nécessite plus vraiment de soins. Pas suffisamment pour que je reste à demeure, en tout cas. Ouh, là, là ! Tout petit moral ce matin… C’est comme côtoyer le paradis et en être expulsée. Je ne peux pas me voiler la face : j’adore le temps que je passe avec lui. Il est sensible, chaleureux, immensément cultivé et curieux de tout. Discuter est un pur plaisir. Je ne comprends pas toujours les regards qu’il pose sur moi, notamment quand il pense que je ne m’en aperçois pas. Mais il n’a jamais eu le moindre geste déplacé.

Je l’entends arriver dans la pièce principale d’un pas décidé :

— Adèle, je ne peux plus attendre !

12 - INEXORABLE

Oh ! Je ne pensais pas qu’il était si pressé de me voir partir. Un poignard planté dans mon cœur serait beaucoup moins douloureux que ces quelques mots. Reste digne, ma fille. Tu savais que cela allait arriver.

— Très bien. Je vais faire mes bagages.

— Quoi ? De quoi vous parlez ? J’ai plus que jamais besoin de vous. Je n’en peux plus. J’ai une frousse bleue de voir mon visage. Mais passer chaque minute à me demander à quoi je ressemble à présent est une vraie torture.

Son angoisse me serre le cœur et chasse la douleur précédente. Le soulagement qui m’a envahie quand j’ai compris qu’il n’avait pas l’intention de me sortir de sa vie à la minute me terrorise. Ou plutôt ce qu’il implique. Je me suis attachée à lui. Beaucoup trop. Vraiment beaucoup trop. Hop ! Hop ! Hop ! Pas le temps de me regarder le nombril, il va falloir gérer cet instant délicat.

— D’accord. Allons dans la salle de soins.

Avec précipitation, il pivote et avance à grandes enjambées. J’ai dû mal à le suivre. Quand j’arrive dans la pièce, il est assis sur le matelas, raide comme un bâton. Pourtant, cela ne me fait pas sourire. Je crains sa réaction.

— Il y a un miroir sous l’évier, dans le deuxième tiroir à droite.

Pourquoi ne pas utiliser celui en pied de l’autre côté du lit ? Mystère ! Je ne discute pas et récupère le petit sans tarder. Postée face à lui, je tente de décrypter son état d’esprit. Il ne porte plus son masque depuis que j’ai commencé à soigner son visage. Il s’accroche à mon regard comme si cela allait lui éviter de se noyer. Je dois essayer de le détendre, pas envie qu’il me fasse une syncope :

— Relaxez-vous, Guillaume.

— Comment voulez-vous que j’y arrive ? Toute mon existence dépend de cet instant.

— C’est faux. Ce moment va vous donner une information. Rien de plus. Votre vie sera ensuite ce que vous en ferez. Vous savez déjà que vous ne retrouverez pas votre faciès d’avant l’accident. C’est un fait. Inutile de mettre de l’espoir là-dessus.

— Vous êtes dure.

Oui. Je m’en veux mais c’est pour son bien.

— Juste objective et réaliste. Vous devez regarder votre visage pour ce qu’il est aujourd’hui, non pour ce qu’il était. Et ce que vous allez voir ne vous plaira pas, c’est certain. Alors, autant vous y habituer tout de suite.

Je devrais lui dire aussi que ça va encore s’améliorer dans les jours et les semaines à venir. Mais je préfère qu’il commence à s’accepter dès maintenant.

— Comment voulez-vous procéder ?

Il ferme les yeux et me demande de placer le miroir.

— C’est bon. Vous pouvez y aller.

Je suis en apnée, scrutant la moindre réaction. Sa respiration s’est accélérée mais ses paupières restent closes, ses mâchoires serrées. Une grande inspiration lui donne le courage de les ouvrir mais son regard est fixé trop haut : sur mon visage, pas sur le sien. Un sourire chaleureux le motive à baisser les yeux. Dès qu’il se voit, ses poings se referment avec force et son jugement est sans appel :

— C’est moche.

— Pas du tout. Le tissu cicatriciel n’est pas encore dans sa meilleure forme mais c’est déjà en grosse progression. Il n’y a plus de boursouflures.

— Je n’ose imaginer ce que vous avez vu quand j’ai enlevé mon masque.

Je décide de passer à l’offensive en le provoquant, tout en abaissant le miroir, il en a assez supporté pour aujourd’hui :

— J’ai toujours eu un petit faible pour Frankenstein. Vous étiez une belle imitation !

— Adèle ! Vous vous moquez ?

Les poings sur les hanches, avec un air faussement outré, il se retient de rire franchement.

— Oh, mais je n’oserais pas !

J’allais en ajouter une couche mais il me regarde bizarrement. Avec émotion. Une interrogation muette semble bloquée sur ses lèvres.

— Qu’y a-t-il ?

— Vous pensez que je pourrais encore plaire à une femme, Adèle ?

Vous me plaisez terriblement à moi. Mais je ne suis pas le genre de filles qui peut vous intéresser. Je cache à mon tour les sentiments qui compriment mon cœur et je lui réponds, avec fermeté et conviction :

— Bien sûr. Je n’ai aucun doute. Votre charisme sublimera vos cicatrices. Vous attirerez des femmes moins superficielles, voilà tout. Et je ne pense pas que ce soit un mal.

— Merci, Adèle. Vous êtes formidable.

Je lui souris rapidement. Aucune envie de m’attarder sur la pointe d’amertume que je ressens. Finalement, il vaut mieux que je parte au plus vite. Plus je reste et plus je souffre. Plus le retour à la réalité sera difficile. Je crois que cette mission n’a pas fini de me hanter.

*

C’est décidé, je pars demain. Il ne me reste qu’à l’annoncer à mon patient. Je sirote mon café devant la fenêtre, dans la salle. Ce paysage est vraiment magnifique. Majestueux et reposant. Je me sens bien ici. Loin des vicissitudes de ce monde dans lequel je n’ai aucune envie de retourner. Le soleil a déjà commencé à descendre et j’y vois le reflet de ma vie.

— Adèle ? Je souhaite faire une tartiflette pour ce soir ? Cela vous convient ? Je peux vous réquisitionner ?

Telle une tornade, il a déboulé dans la pièce et se retrouve à quelques centimètres de moi. Des larmes contenues brouillent ma vision. Il fronce les sourcils et s’inquiète immédiatement :

— Quelque chose qui cloche ? Une mauvaise nouvelle ?

— Tout va bien. Je suis juste émue par ce paysage grandiose.

Il hoche la tête. Un sourire fleurit sur ses lèvres miraculeusement épargnées par les bouts de verre. Avec un clin d’œil, il touche, sans en avoir conscience, le nœud du problème :

— Rassurez-vous, il sera toujours là demain !

Je me détourne, je ne veux pas voir sa réaction.

— Mais pas moi.

 

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