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Alexandra Mac Kargan
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Elysia - Partie 2

5 – ESCARMOUCHES


Elle est tout sourire. Un sourire contagieux qui se propage jusque dans ses yeux et sur mon visage.
— Non. C’est pour tes belles boucles ! Je m’en voudrais de déranger une coiffure si sophistiquée. Et accessoirement, pas de casque, pas de veste coupe-vent : vitesse réduite. Ce n’est pas négociable.

Je remarque quand même que la balade nous a rapprochées physiquement mais pas que : elle me tutoie, à présent. De bon augure ?

— Oh, comme c’est mignon ! Tu prends soin de moi.

Sale gosse ! Pourtant, son hostilité semble un lointain souvenir à cet instant et je ne vais pas m’en plaindre. Cela n’aura pas duré : à peine entrées dans la mairie, son visage se fige de nouveau. Nous montons à grandes enjambées l’escalier.

— Encore vous !

Il s’apprête visiblement à sortir et notre arrivée le dérange à double titre.

— Vous avez déjà rencontré mademoiselle ?

— Euh… non, je ne crois pas avoir ce plaisir.

Le propre du politicien : tu ne connais pas, tu fais en sorte de séduire avec un beau sourire. Et celui-là fait sans aucun doute partie des pires salauds : une lueur malsaine dans ses iris et sa façon de la déshabiller du regard le trahissent ! Tu vas vite déchanter. Et moi, je savoure à l’avance :

— Elle fait partie des « récalcitrants » comme vous les appelez.

Bizarrement, son visage s’est figé et il tente de se défiler :

— Écoutez, je n’ai pas le temps, j’ai un rendez-vous extérieur.

Oui, enfin, vu l’heure, je parierais sur un déjeuner. Manque de bol, Elysia et moi bloquons l’accès à l’escalier. J’insiste :

— Cela ne sera pas long et c’est primordial pour résoudre notre problème. Mademoiselle pense que vos services les harcèlent.

— N’importe quoi ! Je suis le maire, pas un voyou.

Elysia réagit instantanément :

— Et les coupures d’eau ? D’électricité ? C’est l’opération du Saint-Esprit ?

Je passe de l’un à l’autre comme dans un match de tennis. Il a le regard fuyant, ma conviction est faite.

— Oh, vous savez les vieux immeubles, c’est capricieux.

Mais quel salaud ! Et même pas les couilles d’assumer ses conneries !

— Berkov, écoute-moi bien. Tu vas te débrouiller pour que cela s’arrête. Ou tu peux faire une croix sur notre petit arrangement. Tu vois à quoi je fais allusion ?

Je me suis mise entre lui et Elysia pour avoir plus d’impact. Je ne veux lui permettre aucune échappatoire. Sa protestation laisse transparaître une certaine panique :

— Nous avons un accord !

— Oui. Et si je retire mes billes du projet, t’es mal ! Rien que le retard m’en donne le droit.

— Vous ne pouvez pas faire ça, vous avez signé un contrat avec la mairie pour avoir ce terrain.

Il commence à transpirer à grosses gouttes. Je ne vais pas me gêner pour en remettre une couche !

— Tu aurais dû en lire les petites lignes. Visiblement, tu n’es pas très doué. Pour résumer, c’est simple : s’il y a le moindre incident à partir de demain matin, mademoiselle me préviendra et je ferai jouer ma clause de retrait. C’est clair ?

S’il n’était pas aussi couard, je crois qu’il laisserait libre cours à sa tentation de me taper dessus ! Dommage qu’il ne s’y essaie pas. J’ai une furieuse envie de lui rendre la monnaie de sa pièce. Inutile de rester là plus longtemps, il ne répondra pas. Question d’orgueil masculin, sans doute. Je m’en fous, ce qui compte, c’est le résultat.

Je prends Elysia par le bras et nous redescendons. Étonnamment, elle se laisse faire tandis que le maire repart dans son bureau. J’espère que c’est pour donner des ordres. Une fois dehors, elle retrouve sa verve :

— J’adore ton sens de la diplomatie !

— Assez pour accepter une invitation à déjeuner ?

Sourcils froncés, elle hésite. Ma proposition l’a visiblement déstabilisée.

— Il faut qu’on discute et j’ai l’estomac dans les talons. Cela ne t’engage à rien d’autre que de continuer à échanger avec moi.

— OK. Mais à mes conditions.

— C’est-à-dire ?

— Kebab frites sur le pouce ?

J’aime mon confort, moi. Sans vouloir la froisser, je négocie :

— On valide le kebab mais je déteste manger debout. Je t’emmène sur une aire de pique-nique ?

Elle pince ses lèvres et retient une moquerie évidente pour acquiescer d’un signe de tête.

*

Une chance que l’on soit encore en hiver, l’aire est déserte et parfaitement silencieuse. Nous annexons une table, sous le couvert des arbres dénudés. Elle n’a pas décroché un mot depuis la sortie de la mairie. Trouver la meilleure stratégie pour l’aborder n’est pas le plus simple. Deux possibilités s’affrontent : chercher à consolider une relation fragile avec subtilité ou foncer dans le vif du sujet. Pour l’instant, elle a l’air focalisée sur le déballage de son déjeuner. Le délicat fumet de la viande caramélisée aiguise ma voracité. Elle me tend le mien avec une mine coquine : elle caresse délibérément mes doigts, au passage. Ma réaction, mon regard vrillé dans le sien, ne se fait pas attendre :

— Voilà qui est bien appétissant.

Ignorant mon sous-entendu, elle mord à belles dents dans son kebab et ferme les yeux pour déguster sa première bouchée. J’ai en face de moi une vraie anguille ! J’imagine, un court instant, mes lèvres sur les siennes et l’effet est dévastateur sur mon pauvre corps, sevré de distractions charnelles depuis bien trop longtemps. Mon estomac me rappelle à l’ordre. OK, profitons de cet instant « gourmet » !

— Bon, d’accord, j’avoue : tu as marqué un point !

De quoi parle-t-elle ? De ma bataille avec le premier magistrat de la ville ? De la balade en moto ? De mon charme irrésistible ? J’opte pour la première explication :

— Maire ou pas, je ne me laisse jamais marcher sur les pieds. En plus, il est en tort et il le sait.

Avec une malice évidente, elle réplique :

— Je faisais allusion au kebab !

— C’est toi qui l’as choisi ! Le mérite t’en revient entièrement.

Soudain, son visage reflète une certaine gravité :

— Je n’imaginais pas qu’une dame comme toi accepterait.

— On a peut-être plus de points communs que tu ne le penses.

Sa moue me renvoie ses doutes. Elle enfonce le clou, avec un regard provocateur en diable :

— À part le fait qu’on aime les femmes, je ne vois pas.

Mine de rien, elle avance ses billes. Entrer dans son jeu n’est pas forcément une bonne idée mais c’est plus fort que moi :

— Tu me plais, je te plais. Ça fait deux !

— Tu crois que tu vas pouvoir me corrompre avec une partie de jambes en l’air ?

Sous la moquerie, la provocation, je pense qu’il y a une vraie question. Et je ferais bien d’y répondre sans fausse note.

6 – EXPLICATION

— Je n’ai aucune intention de te corrompre. Ni avec un kebab, ni avec quelque faveur que ce soit. Je considère avant tout que, toi et moi, on est en affaires et cela suppose un respect mutuel. La bagatelle, c’est incompatible avec la situation.

— La bagatelle ? Dans ma génération, on préfère le terme « baiser ». Et s’il a un double sens, ce n’est pas par hasard.

Pour le coup, elle arriverait presque à me choquer ! Comment une jeune femme aussi délicate peut-elle sortir de tels propos ? Je l’entends me répondre dans ma tête : « Oh, Jade ! Arrête de faire ta bourgeoise ! ». Peu importe, je tiens à mes convictions :

— Elysia, je ne baise pas. Jamais. Quelle que soit la personne qui partage mon lit, je fais l’amour avec passion, tendresse et sans arrière-pensées.

L’intensité de son regard à cet instant me donne des frissons. Bon sang ! À quel moment le chantier est-il passé au deuxième plan ?

— Tu n’en finis pas de marquer des points, mamie !

— Mamie ? Tu vas réussir à me vexer !

— Je ne crois pas. Ce n’est que pure provocation et tu le sais.

Elle mordille sa lèvre et j’ai une furieuse envie de lui sauter dessus pour tout dire. Sans avoir la moindre idée d’où elle me vient, je m’entends lui faire une confidence :

— J’approche de la quarantaine, tu vois. Et à mon âge, on commence à se poser des questions sur le fait de vieillir. De ne plus plaire. Je comprends que cela ne te parle pas. Mais ce n’est pas anodin pour moi.

Son sourire exprime en cet instant, pour la première fois, une certaine tendresse :

— Ne t’inquiète pas. Tu es super canon. Et très très attirante…

Sans que j’aie le temps de répondre, elle enchaîne :

— Et puis tu es super douée pour t’imposer face aux mecs : j’adore ça. Je vais te coller aux basques, t’observer et prendre des leçons. Parce que quand même, ça fait trois pour toi et je suis à la traîne !

— Parce qu’on fait un concours de points ?

— Non. Mais quand même… Je ne suis pas si jeune que tu sembles le croire et je n’ai pas ton impact, ta présence.

— Me coller aux basques, hein ?

— Oui. Tu as remarqué ? Je ne te demande même pas ton avis.

Nous éclatons de rire en totale synchronisation et j’ai l’impression qu’elle a remisé son hostilité. Reste à ne pas la réactiver sans le vouloir. Un silence s’installe. Nous nous observons. Ce n’est pas inconfortable. La tension s’est réfugiée dans mon ventre. J’ai très envie qu’on se rapproche vraiment, en fait. Je devrais réfléchir à la suite des opérations pour relancer le chantier. Mais je ne pense qu’à elle, qu’à goûter ses lèvres. À déguster la saveur de sa tarte au citron sur sa bouche. Je l’imagine douce et acidulée, comme elle. Une gorgée de son soda et elle revient à sa préoccupation première :

— Tu crois que le maire va vraiment arrêter ?

— Il n’a pas intérêt à ce que je me retire du projet. Donc, je pense que oui. Maintenant, j’aimerais comprendre pourquoi vous refusez d’être relogés dans un immeuble plus récent ?

Son visage se ferme de nouveau. Avec véhémence, elle me répond enfin :

— Ils veulent nous disséminer dans quatre cités différentes, une ici, et trois autres sur les villages à côté.

Hum… C’est suffisant pour dédaigner un appartement plus confortable ? Un rictus d’amertume balaye toute sa bonne humeur :

— Je le savais ! Toi aussi, tu nous prends pour des demeurés. Va te faire voir !

Elle quitte précipitamment la table et part à grandes enjambées vers la route. J’ai anticipé sa réaction et je n’ai aucun mal à la rattraper. Je pose une main sur son épaule. Elle se dégage mais ralentit son allure. Délibérément, je me place devant elle pour l’empêcher d’avancer. Elle baisse la tête et essaie de me contourner.

— Bon sang, Elysia ! Je veux comprendre. Explique-moi.

Doucement, elle relève un visage noyé de larmes. Un vrai choc ! Je ne m’y attendais pas du tout. Elle a l’air si vulnérable à cet instant. Je me rapproche sans geste brusque et la prends dans mes bras. Au lieu de se dégager, elle s’accroche à moi comme à une bouée de sauvetage. Complètement impuissante, je ne sais comment réagir quand un torrent de sanglot la secoue tout contre moi. N’est-ce pas un comportement excessif ? Peu à peu, elle se calme. Ses iris encore brillants viennent défier les miens. Elle craint sans doute une moquerie sur sa faiblesse. Je m’en garderai bien. Et je vais éviter aussi de lui dire que je ne supporte pas de la voir si bouleversée et que cela pourrait me pousser à faire n’importe quoi !

Elle se détache doucement et nous regagnons la table. Cette fois, nous nous asseyons sur le même banc, face à face.

— Ça va mieux ?

— Désolée. Je déteste être ridicule.

— Tu ne l’es pas et je ne pense pas que ce soit dans tes habitudes de craquer comme ça. Je me sentirais totalement privilégiée si tu acceptais de me donner une explication.

Que de précautions, Jade ! Fragile en cet instant, hypersensible, sans nul doute. Si je veux des réponses, je vais avoir intérêt à prendre des pincettes, oui. Son silence révèle la tempête sous son crâne. Va-t-elle décider de me faire confiance ? Au moment où je commençais à en douter, elle s’enlace de ses bras, comme si elle avait froid, et débite d’un ton neutre :

— C’est beaucoup de choses qui s’entrechoquent. On subit cette pression depuis plusieurs semaines et tous ceux que j’aime en souffrent terriblement. Voir cette peur dans leurs yeux, c’est un déchirement.

— Mais que craignent-ils exactement ? Les avantages du nouveau logement devraient contrebalancer l’angoisse du changement, non ?

Elle secoue la tête comme si j’avais dit une ânerie. La douleur est perceptible dans sa voix quand elle reprend :

— La séparation. Rien ne peut compenser ça. Notre communauté comprenait onze familles au sens large. Quatre sont parties, la mort dans l’âme, parce qu’ils avaient des nourrissons et un travail. Quand le bus a cessé de passer, aller bosser à pied ne pouvait pas durer. Ils ont craqué. Je ne leur en veux pas.

7 - FRAGILE

Un petit peu quand même, on dirait. Un détail cependant m’interpelle :

— Pourquoi n’as-tu pas parlé du bus au maire ?

Un regard lourd de désespoir accompagne sa réponse :

— Pour ceux qui restent, cela n’a pas d’importance. On ne sort plus. De peur qu’ils nous emmènent de force, qu’ils en profitent pour investir nos foyers et changer les verrous. Ou tout ce qu’ils pourront inventer pour nous pourrir la vie.

D’accord… Le bus, c’est qu’un détail. J’avoue que j’ai du mal à appréhender le fond du problème. Bien sûr, ce n’est jamais agréable de perdre des voisins mais…

— Tu ne saisis pas, pas vrai ?

Désabusée. Je ne veux pas lui mentir. Comment lui faire comprendre ? Et quoi ? Que ce qui est important pour eux ne l’est pas pour moi ? Elle reprend :

— Et puis, toi, tu es arrivée. Je t’ai malmenée et tu t’es accrochée. J’ai fini par croire que tu étais un ange rédempteur qui allait châtier nos ennemis et tout remettre en place. Tout espoir vient de partir en fumée parce que tu ne comprends pas. Si toi… Alors, c’est la fin.

Abattue, elle rassemble les reliefs de notre repas et les jette dans la poubelle, un peu plus loin. Ça ne peut pas se terminer comme ça. Je vais bien avoir une idée et trouver la bonne solution. Ce n’est pas possible autrement !

— Tu peux me ramener ?

Elle est complètement éteinte et je déteste la voir comme ça.

— Oui mais je ne te laisse pas tomber. Je vais réfléchir. Peut-être que je pourrai arranger ou atténuer les choses.

— Ne te fatigue pas. Je suis consciente que ça te passe par-dessus la tête.

— J’avoue que je ne percute pas pourquoi c’est si important pour vous. Mais si tu me le dis, je sais que c’est la réalité. Je te promets d’y réfléchir sérieusement.

Elle m’observe en biais, pas convaincue mais avec un terrible désir d’y croire, j’imagine. Et puis, une petite flamme illumine à nouveau ses prunelles :

— Et si je te conviais à dîner avec nous ce soir, tu viendrais ?

— Euh… Tu penses que c’est une bonne idée ?

L’étincelle dans son regard s’éteint aussi vite qu’elle est arrivée :

— Si tu n’en as pas envie, je comprends.

— C’est juste que… je ne veux pas incommoder qui que ce soit.

— Puisque je t’invite, tu ne dérangeras pas.

*

L’heure approche. Je ne suis pas à l’aise avec cette invitation. Qui le serait avec un groupe de personnes qui me sera sans doute hostile ? À moins qu’Elysia ne leur ait pas dit qui je suis ? Hum… J’en doute. Le maire a prétendu qu’ils étaient des gitans mais je n’y crois pas trop. Elysia n’en a pas le type physique et puis ce sont des nomades dans l’âme. Déménager n’aurait pas dû les déranger tant que ça. Oui, sauf que… Ce sont des clichés ! Les côtoyer, c’est vraiment le meilleur moyen de comprendre ce qui les motive, ce qui peut les intéresser, les faire changer d’avis. J’espère juste que je ne me mets pas en danger. Pourquoi j’ai accepté, d’abord ? Je pouvais les retrouver dans un endroit public.

La vérité, ma belle, c’est que faire plaisir à Elysia est devenu une priorité. Sans compter que la voir évoluer dans son univers te permettra de mieux la connaître. Bon, allez ! Ne fais pas ta froussarde, il est temps. J’enfourche ma moto tout en me disant que j’ai encore tout le trajet pour me décider à les rencontrer vraiment ou faire demi-tour.

Le vent joue avec mes mèches non couvertes par le casque. Compte tenu de ma vitesse bridée par la circulation, parler de brise serait plus juste… Je devrais être complètement flippée. Pourtant, je ne suis pas dupe : mon esprit est focalisé sur Elysia. Elle m’a manqué, c’est fou. Je la connais à peine. Elle semble si forte que je ne m’attendais pas à la vulnérabilité qu’elle a montrée au déjeuner. Plus j’y pense et plus j’y vois une souffrance contenue tant bien que mal. Son agressivité apparente pourrait n’être qu’un moyen de défense, finalement.

Me voilà devant le chantier. Ou ce qui devrait en être un. Je me rends compte que l’urgence ne porte plus sur la destruction de l’immeuble. Aider Elysia est devenu ma priorité. Ça craint pour mes affaires. Et pourtant, j’ignore consciencieusement cet avertissement : elle est en face de moi. Radieuse.

— Tu m’impressionnes, Jade. Je n’étais pas sûre que tu aurais le cran de venir.

— Tu aurais dû. Je suis prête à affronter tous les dragons de la terre pour te voir sourire.

J’ai dit ça négligemment, en prenant soin de ne pas croiser ses prunelles de braise. C’est une vérité et cela commence vraiment à me faire flipper pour le coup. Déçue par sa non-réaction, je remarque qu’elle évite mon regard :

— Viens, on va mettre ta moto dans le local vélo. Je voudrais pas qu’il lui arrive des bricoles et que tu nous penses responsables.

C’est un fait : elle n’a pas relevé ma confidence. Pudeur ? Indifférence ? En tout cas, mon engin est à l’abri. Complètement hors de propos, entourée de vieilles bicyclettes. Entretenues mais ayant déjà visiblement bien vécu. Un point me chagrine : comment je fais si Elysia disparaît dans la soirée ?

— Panique pas ! Voici la clé, tu peux la récupérer quand tu veux. Il suffira de la mettre sur ce pot et de partir sans fermer.

J’acquiesce sans un mot et elle me fait signe de la suivre. Mon cœur bat la chamade. Que vais-je trouver au bout de ce trajet dans la nuit ? Grâce à sa lampe torche, on fait sans problème le tour de l’immeuble. Quand on y entre, elle se retourne vers moi :

— D’habitude, l’électricité s’arrête dès que le soleil est couché. Aujourd’hui, c’est pas le cas. Il semblerait que tu aies réussi ton bluff avec le maire.

— J’espère que ça va durer.

Dès le hall, j’ai l’impression d’entendre de joyeuses conversations, plus haut. En arrivant sur le deuxième étage, le silence nous accueille. Deux tables sont installées sur le palier et les portes des quatre logements sont ouvertes. Un coup d’œil me suffit pour voir d’autres personnes attablées ou s’affairant. Avant qu’Elysia ne m’entraîne vers l’appartement de gauche, je salue de la tête ceux que nous croisons. Ce sont tous des hommes âgés qui m’observent, avec curiosité pour la plupart. Quelques visages plus fermés pourraient cacher de l’hostilité.

— Ely ! Où étais-tu encore passée ? Occupe-toi des beignets !

8 - ÉVIDENCES

— Mamé ! J’amène…
La mamie ne lui laisse pas le temps de terminer :

— Oh, des mains en plus ! Comment tu t’appelles ?

— Euh… Jade.

Visiblement, elle ne leur a pas dit qui j’étais. Pourtant, ceux du palier n’avaient pas l’air super accueillants. Peut-être qu’ils sont naturellement méfiants envers les étrangers ?

— Tu sais utiliser tes dix doigts ? Tiens, mets ce tablier et surveille la sauce. Tu remues pour pas que ça attache.

Je prends le morceau de tissu mais j’hésite une microseconde. Un coup d’œil à la miss me suffit pour comprendre qu’elle est morte de rire… même si elle fait profil bas. Avec un air de défi, je m’exécute : la soirée promet d’être animée !

— Ely ! Tu bayes aux corneilles ? Sors les gâteaux du four. Et ne te brûle pas !

Ah ! On rigole moins maintenant. Sans le moindre murmure, elle s’empare de torchons et ouvre la fournaise. Une bouffée de chaleur nous assaille tandis que je me reconcentre sur ma sauce. Si je la laisse carboniser, je pense que mes oreilles vont chauffer. Les conversations redémarrent. Ici ou là, une phrase, un mot étranger que je ne capte pas. Pour ce que j’en comprends, tout le monde prend des nouvelles de personnes de connaissance. Parfois, elles, parce que oui, il n’y a que des femmes et des adolescentes, décident d’apporter une aide ou une autre. Elysia se démène, elle entre, elle sort, sans manquer de me jeter un coup d’œil régulièrement. Elle a l’air amusée de mon comportement et je pense qu’elle est étonnée que je ne l’appelle pas au secours. Mais finalement, la situation m’arrange : je voulais connaître ces gens et je suis intégrée dans leur communauté, mine de rien.

*

La soirée se termine. Entre les conversations animées et les mets succulents que j’ai goûtés avec plaisir, elle fut excellente ! Si l’accueil de la majorité a été réservé, je n’ai pas ressenti d’hostilité. Je ne devine toujours pas s’ils ont une idée de qui je suis. Moi, je le sais par contre et je me sens on ne peut plus coupable de les mettre dans la tourmente avec mon projet. Car, s’il y a une chose que j’ai bien comprise, c’est leur problème. S’ils déménagent et acceptent d’être éparpillés, ils vont perdre une grande partie de cette convivialité qui leur est essentielle. Non seulement elle est un pilier de leur culture hispanique mais surtout elle est le socle de cette solidarité qui leur permet d’avoir une vie moins difficile. Cela me laisse songeuse. Il faut absolument que je trouve un moyen de leur venir en aide mais comment ?

— Jade, assieds-toi avec moi quelques minutes.

Les tables se vident progressivement et la matriarche m’emmène vers des chaises un peu à l’écart. Elysia nous suit et reste debout derrière elle. Alors que je me demande quoi lui dire, elle prend la parole :

— Je sais qui tu es et que c’est toi qui veux détruire l’immeuble.

Aïe ! Je jette un œil à Ely : elle a un sourire confiant. Je suppose donc que ce n’est pas une déclaration de guerre. Commençons par mettre les choses au clair :

— Ce n’est pas tout à fait ça. Je suis ici pour construire le nouveau bâtiment. Il devait être vide à mon arrivée.

Elysia ajoute avec beaucoup de douceur :

— Mais on est là.

— Oui. Je vous remercie infiniment pour cette soirée. Je comprends mieux maintenant pourquoi vous refusez de partir. Je ne veux pas vous donner de faux espoirs, je ne maîtrise pas tout.

— C’est nous qui te remercions déjà pour l’électricité et l’eau. Tu es une bonne personne et je te fais confiance pour faire le maximum de ce qui te sera possible. As-tu une idée ?

Elysia semble émue. J’imagine que l’opinion de la femme la plus importante de sa communauté conforte son jugement et qu’elle en est soulagée.

— Une seule. Je vais voir si je peux inciter fortement le maire à vous reloger ensemble. Mais ce n’est pas gagné.

Son sourire accentue ses rides et ses yeux me renvoient une gentillesse infinie. Une volonté farouche d’aider ces gens m’envahit. Je vais remuer ciel et terre. Elysia met fin à la conversation :

— On y va ?

La matriarche acquiesce et après les salutations d’usage, je me retrouve à descendre les escaliers à toute allure. Elle est si pressée de se débarrasser de moi ?

Arrivée dans le hall d’entrée, elle me prend la main avec un lapidaire :

— Dépêche !

Quelle mouche l’a piquée, soudainement ? Elle ne pense quand même pas que je vais aller réveiller le maire à cette heure indue ? Ce serait le meilleur moyen de perdre toutes nos chances en beauté ! Elle m’entraîne dans le local à vélo et referme la porte sur nous. Dans le noir ! Je me retrouve catapultée contre la paroi d’acier et… le parfum d’Ely m’envahit dans la seconde. Son corps chaud se presse contre le mien, le temps que ses lèvres dévorent les miennes. J’avoue que je ne me fais pas prier. Cette fille est volcanique et j’adore ça ! Elle commence à déboutonner ma chemise. Dans un sourire, je la repousse pourtant doucement.

— Quoi ? On n’a pas assez attendu de toute la soirée ? Je pense qu’à ça depuis ce midi !

— Hum… Voilà qui est intéressant. Mais tu vas devoir patienter encore un peu.

Sa main se pose carrément sur mon sein et ne se gêne pas pour se permettre quelques privautés. Lèvres pincées, je savoure l’instant quelques secondes.

— Non, Ely.

Avant qu’elle s’éloigne, je la prends dans mes bras tendrement et résiste à son recul.

— Mais pourquoi ?

Son incompréhension devant mon rejet m’impose de cesser de la taquiner. Je me penche vers son oreille et murmure :

— Tu mérites mieux que ça, non ? Bien mieux qu’une baise à la va-vite, dans le noir.

Soulagée, elle m’enlace à son tour :

— Tu proposes quoi ?

— Je t’emmène avec moi ?

— Jusqu’au bout du monde !

Elle fait jouer l’interrupteur et je vois à présent à quel point ses émotions sont à fleur de peau. J’en frissonne. De désir, de tendresse aussi.

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