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Alexandra Mac Kargan
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Elysia - Partie 1

Elysia - Nouvelle gratuite par Alexandra Mac Kargan

DÉDICACE

 

 

À toutes les femmes qui doutent. De leurs qualités, de leurs capacités, de leurs compétences. Tout est possible.

Il suffit de savoir reconnaître les personnes bienveillantes qui entrent dans nos existences. Elles nous font avancer si on leur donne la place qu’elles méritent. La vie est tellement plus facile, plus belle quand on est bien entourées.

1 – MAUVAISE NOUVELLE

Allez, Jade ! Ce petit détour par Thaims t’a permis de t’évader et de savourer ces paysages de campagne apaisants mais cette escapade est terminée. Il est temps de reprendre le chemin du chantier. Je remets plein gaz pour rejoindre l’estuaire de la Gironde. Les cheveux au vent, en tout cas pour la partie qui déborde de mon casque, sur ma Harley street 750, je profite de ces derniers instants de pur bonheur. J’approche rapidement de ma destination : une station balnéaire posée sur l’océan. Avec satisfaction, je me permets de slalomer dans la circulation. Elle n’est pas dense au point que cela me fasse prendre un risque. En plein hiver et en semaine, c’est sûr que ce n’est pas la foule.
L’impatience et une petite pointe d’inquiétude squattent mon cerveau. Normalement, le suivi est le domaine de mon associé. Je devrais déjà étudier le prochain projet : supervision des plans et maquettes, chiffrages et recherche de financement ! Pourtant, mon instinct ne cesse de me hurler que celui en cours n’est pas sur les bons rails. Le chef de chantier a été bien trop vague sur l’avancée des travaux. J’ai vérifié le planning avant de venir : l’ancien immeuble doit avoir été détruit et les fondations engagées. Je veux rester optimiste mais mon intuition me dit que quelque chose ne va pas. Je vais en avoir le cœur net. Ce projet est important, il n’est pas question qu’il foire. Encore moins à cause d’incompétents ! Doucement, Jade. Il n’y a peut-être aucun problème. Bien sûr…
J’arrive au centre du village : une petite route bordée de pavillons, entourés de verdure, avec l’océan en toile de fond. Le dernier coude avant le chantier… J’hallucine ! La colère me fait serrer les dents. Je vais le passer à la moulinette !
L’enceinte passée, je pose ma moto près des Algecos[1]. Pas question de la laisser dehors ! La fureur me précipite dans le bureau des travaux, en prenant à peine le temps de retirer mon casque, mes gants et de protéger mes yeux de la luminosité ambiante. Personne ! Je ressors plus vite qu’un diable de sa boîte et scrute les alentours. Un attroupement attire mon regard. Deux groupes antagonistes se font face près de l’immeuble. Je m’approche d’un pas rapide et le seul ouvrier, reconnaissable à son couvre-chef jaune, focalise l’attention de son patron sur moi. Tout le monde autour de lui prend la poudre d’escampette et j’ai bien cru qu’il allait les suivre. J’allonge mes enjambées et j’attaque sans tarder :
— C’est quoi ça ?
— Euh… Bonjour, Madame Percomo. Vous allez bien ?
— Je ne suis pas d’humeur, Bergeraud. Répondez-moi !
Son regard est fuyant et je me demande s’il a toute sa tête. Ma question n’est pourtant pas compliquée :
— Bordel de merde ! Vous me répondez ou je vous vire sur le champ ?
Sa nervosité transpire par tous les pores de sa peau et se traduit également dans son immobilité crispée. Il consent enfin à sortir un mot :
— C’est l’immeuble.
Les yeux au ciel, j’essaie de contenir ma fureur. Il me prend pour une demeurée ou il l’est lui-même ?
— Je ne suis pas idiote, merci ! Pourquoi est-il encore debout ? Il devrait être détruit depuis minimum dix jours. Vous avez déjà dix putains de jours de retard ! Qu’est-ce que vous avez fichu ? Où sont les engins de démolition ?
— On ne peut rien faire, en fait.
Je repasse vite fait dans ma tête tout le dossier. Aucun doute : tout est en règle, nous avons toutes les autorisations et les fonds nécessaires sont débloqués. Il se fout de ma gueule…
— Et pourquoi cela, je vous prie ?
Les mains sur les hanches, mon ton doucereux ne le rassure pas, et il a raison. Il serre les poings en me répondant :
— Y’a toujours du monde.
— Où ça ?
— Dans l’immeuble.
Je me retourne illico et scrute le bâtiment. Effectivement, je vois encore des fleurs sur les balcons, des rideaux, des fenêtres ouvertes. Enfin, bon, ce n’est pas une preuve d’occupation. Ils ont pu laisser tout ça en l’état avant de partir. Un délicat fumet parvient à mon nez en un cinglant démenti. Et puis le drame : je repère une tête qui dépasse d’une balustrade, le temps de m’apercevoir et de reculer précipitamment. Bordel de merde ! C’est quoi ce souk ? Une pensée émue pour ma digne mère qui aurait une attaque de m’entendre parler comme un charretier ! Revenons à nos moutons :
— Qu’est-ce qu’ils font là ?
— Ils ne veulent pas partir.
Impossible ! On leur a promis un relogement dans un bâtiment bien plus récent que cette ruine !
— Pourquoi ? Il leur manque une case ?
— Je ne sais pas. C’est le maire qui discute avec eux.
Allons bon ! Ce politicien gluant est tout sauf la bonne personne pour négocier correctement. Pourtant, c’est effectivement de son ressort. Il s’est engagé à libérer l’habitation de tout occupant et ne l’a pas fait. En plus, il n’est même pas là pour résoudre le problème. À moins que…
— Il est avec eux ? Dans l’immeuble ?
— Non, non.
C’était trop beau. Je m’en vais lui secouer les puces, moi ! Minute, papillon… D’abord, tu trouves le maximum d’info. Histoire de bien le remettre à sa place et qu’il ne te balade pas dans la choucroute. Un petit frisson de dégoût parcourt ma colonne vertébrale : pour le politicien ou la choucroute ? On s’en fout. Le colosse devant moi ne sait absolument pas comment se dépêtrer de ma présence, pour le moins incommodante. J’ai besoin de le cuisiner, je baisse d’un ton :
— OK, je comprends que vous n’êtes pas responsable de ce fiasco. Pas totalement, en tout cas. Parce qu’au prochain grain de sable, il faudra me prévenir dans la minute. Nous sommes d’accord ?
— Oui, Madame !
Son soulagement fait pitié. Tourne ta langue dans ta bouche avant de le stresser davantage.
— Revenons à ce politicien sans talent. Quand est-il venu pour la dernière fois ?
— Euh… Je ne sais pas. Le lieu n’est pas fermé puisque les gens continuent à y vivre.
— D’ailleurs, pourquoi avoir monté les palissades si on ne peut pas bosser ?
— C’est le maire. Il voulait leur mettre la pression. Il a insisté. Du coup, on est là aussi pour s’assurer qu’il n’y a pas de dégâts.
— Je vous paye pour surveiller un chantier au point mort ? Depuis dix jours ? C’est ce que vous êtes en train de me dire ?
Les yeux écarquillés, il se rend compte de sa boulette. Les poings sur les hanches de nouveau, j’essaie de me calmer. Pourtant, l’issue est évidente.
 
[1] Algeco est un fabricant de constructions modulaires, au gabarit routier utilisées seules ou assemblées suivant leurs dimensions, de manière temporaire ou définitive. Ces modules sont couramment déployés comme cantonnement, bureau, locaux techniques.
 
2 – CREUSER

— Vous êtes viré !
Je repars en sens inverse mais, pour le coup, il ne me lâche pas.
— Attendez ! Moi, j’ai fait que suivre les ordres.
Non mais quel boulet !
— Vous avez juste oublié que le maire n’est pas votre patron.
Cette fois, il me toise de toute sa hauteur :
— Mais votre associé, si !
Il se ratatine devant mon regard noir.
— Vous insinuez que Monsieur Denobel vous a communiqué son accord pour cette aberration ?
— Oui, Madame.
Avec un calme qui m’impressionne moi-même, j’enlève mes lunettes de soleil et mets mon casque. Enfin, j’enfile mes gants. Avant de refermer la visière, je lui donne mes consignes :
— Je vais continuer à enquêter pour avoir une idée précise de la réalité. Ensuite, je prendrai les décisions qui s’imposent. Et, si vous voulez garder votre poste, n’oubliez pas : c’est moi, votre boss, et personne d’autre. Pas même mon « associé ».
Avec un hochement de tête, il s’éloigne sans demander son reste. Je démarre rageusement, tout en me contraignant à avancer au pas. La sécurité ne souffre pas d’approximation. Avant de m’engager, je vérifie que la voie est libre. Alors que je repars, mon œil est attiré par une fine silhouette colorée sur ma droite. Trop tard, je suis déjà hors de vue. Seule reste sur ma rétine, l’image d’un ange un peu flou.
*
Je m’arrête devant la petite mairie de ce village perdu. Le court trajet m’a permis d’absorber le choc de mes découvertes et de redescendre en pression. La priorité : faire démarrer le chantier. Donc voir avec cet élu de pacotille quel est le problème. Ensuite, régler mes comptes avec mon « cher associé », Jean-Guy. Et comprendre le pourquoi de ses décisions aberrantes. Être un fils à maman ne l’autorise pas à outrepasser ses prérogatives ! Oui, enfin… C’est son domaine. Donc, techniquement… Oui mais non : son intervention impacte directement le budget ! J’essaie de rester lucide mais le fait qu’il m’ait tenue à l’écart me donne des aigreurs d’estomac. Des envies de baston ! Je vais devoir me trouver une salle de sport dans le coin et j’ai comme l’impression que je vais y passer un petit moment. Mes gants et mon casque remisés dans le top-case, je positionne les antivols de mon bolide. Il manquerait plus qu’on me « l’emprunte » !
Je ne m’attarde pas sous le porche de la mairie, malgré son architecture remarquable, et me retrouve dans un hall de taille respectable pour l’endroit, tout en marbre. Les talons de mes bottes claquent et résonnent dans ce « temple » de l’autorité. J’avise une secrétaire dans un bureau sur ma gauche. J’hésite. Je suis déjà venue et je sais qu’il me suffit de prendre l’escalier en face de moi pour trouver celui que je cherche au bout du couloir. Sois civilisée, Jade ! Tu vas te présenter pour qu’on t’annonce. J’occulte sciemment la petite voix qui me rappelle que, chaque fois que je veux être correcte, les mecs tentent de me la faire à l’envers ! Je me dirige donc vers la secrétaire :
— Bonjour. Je suis Madame Percomo et je souhaite rencontrer Monsieur Berkov.
Elle me toise de haut en bas avec un mépris évident. Encore des préjugés sur les motardes…
— Monsieur le Maire n’est pas disponible, il faut prendre rendez-vous.
Ben, voyons ! La Mercedes qui trône sur le parking, c’est pourtant bien la sienne. Il la promène ostensiblement dès qu’il le peut. Je ne risque pas de me tromper et aucune chance pour qu’il soit parti sans. Je retire posément mes lunettes de soleil et les accroche dans l’échancrure de ma chemise.
— Je vais être plus claire : j’exige une rencontre immédiate. Évitez-moi votre baratin, je sais qu’il est là. Et plus vous mettez ma patience à rude épreuve, plus ça va chauffer pour son matricule, si vous voyez ce que je veux dire.
Avoir la réputation de faire partie d’une quelconque mafia me facilite souvent la tâche. Pourtant, celle-ci ne semble pas me connaître… Enfin, d’un autre côté, si elle fait une crise cardiaque, je vais être bien embêtée. Sa blancheur finit par laisser la place à une rougeur confuse :
— Vous ne pouvez pas… Vous n’avez pas le droit… Les vigiles vont arriver. Vous feriez mieux de partir.
— C’est ça. Appelez la sécurité, histoire que je me fâche vraiment !
Bordel ! Ça y est, elle a explosé les limites de ma patience. Sans un mot de plus, je me détourne d’elle et prends l’escalier. Elle me suit comme un petit chien tout en psalmodiant à base de :
— Non, non… Vous ne pouvez pas… Monsieur le Maire… Oh là, là ! Monsieur le Maire…
Je la sème sans effort et me présente devant la porte ouverte. Il est au téléphone. Alors que j’entre sans crier gare, il congédie d’un geste la secrétaire. Je lui fais signe de raccrocher et il s’exécute après quelques mots d’excuse pour son interlocuteur. Tout sourire, il tente de m’amadouer :
— Vous êtes très en beauté, Madame Percomo ! Que me vaut le plaisir de votre visite ?
— Oubliez les salamalecs ! Je reviens du chantier. Qu’est-ce que vous foutez ?
Son rictus s’est légèrement crispé mais pas plus que ça :
— J’adore votre côté « sale gosse ». Vous vous en rendez compte ? Cela vous donne un je-ne-sais-quoi de terriblement excitant.
Je retiens à grand peine ma fureur. Sexisme, machisme, paternalisme : tout ce que j’exècre !
— Écoutez-moi bien. Vous avez intérêt à oublier vos réflexes de vieux beau avec moi. Je suis hermétique à toute flatterie ou sous-entendu graveleux. Cela ne fait que décupler ma tentation de vous découper en rondelles. Et vous n’avez pas envie de ça.
Son visage s’est figé à présent. Il ne sait pas trop sur quel pied danser. J’adore ma réputation. Revenons au sujet :
— Donc le chantier ?
— Oui, oui. On a un petit souci. Rien de très grave.
— Dix jours de retard, c’est sérieux et ça coûte cher. Je ne suis pas là pour financer vos bourdes. Pourquoi y a-t-il encore des habitants sur place ?
— Cela ne va pas durer. Juste une question de temps. Tout est prêt.
Il me cache quelque chose, j’en mettrais ma main au feu. J’insiste :
— Pourquoi ?
Il reprend du poil de la bête et tente de noyer le poisson :
— Ne vous inquiétez pas. Je m’occupe de tout.
Manque de bol, je nage très bien :
— Entendu, je vous facturerai donc le dépassement pour ce retard.
Il blêmit mais ne proteste pas, trop heureux de m’avoir embrumée. Enfin, c’est ce qu’il croit.
— Maintenant que la question financière est réglée, j’exige le fin mot de l’histoire et je ne quitterai pas ce bureau, ni vous non plus, tant que je n’obtiendrai pas satisfaction.
Un grand soupir et il s’affaisse dans son fauteuil. Quelques secondes d’un silence assourdissant semblent le convaincre de passer aux aveux :
— Ils ne veulent pas partir.
 

3 - INCOMPÉTENCE

— Pardon ?

Son silence s’éternise et, avec un geste fataliste, il semble avoir l’intention de clore la discussion. Je ne l’entends pas de cette oreille :

— Vous insinuez qu’ils refusent de quitter un immeuble vétuste pour être relogés dans du récent ?

— Que voulez-vous que je vous dise ? C’est la réalité. Les récalcitrants sont des gitans. Ils sont obtus !

Oh… Et toi, tu ne serais pas un peu raciste sur les bords ? OK, Jade, reste focus sur le problème :

— Et vous allez faire quoi ?

— Je fais déjà.

— Quoi ?

— Les persuader, les amadouer. Cela prend un peu de temps mais c’est en bonne voie. Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles !

C’est ça ! Inutile de poursuivre pour l’instant, je n’obtiendrai rien de plus. J’insiste cependant sur un point important :

— Très bien. Je veux être tenue au courant du moindre changement en positif comme en négatif. Et n’oubliez pas que c’est vous qui payez le retard !

Bon, d’accord, ça fait deux. Je me lève et le salue d’un signe de tête. Abasourdi, il ne décroche pas un mot. Pour ma part, je réfléchis déjà aux implications. Pas si vite ! Il me manque le point de vue de mon cher « associé ». Hors de la mairie, je cherche un coin où m’installer. Le bar ? Trop de monde en terrasse, je n’aime pas les oreilles indiscrètes. J’enfourche ma moto pour me poser plus loin. Dès la sortie du village, je rejoins une petite aire de pique-nique absolument déserte. C’est parfait !

La première sonnerie n’est pas terminée qu’il décroche :

— Hey ! Salut, Jade ! Comment vas-tu ?

Sérieusement ? Il va me la jouer comme ça ?

— Je viens de voir le maire. Je te laisse imaginer mon état d’esprit.

— Ah…

C’est tout ? Sa belle assurance a disparu, en tout cas.

— Tu comptais m’en parler quand ?

— Oh, mais c’est rien du tout ! On va régler ça vite fait.

Heureusement qu’il n’est pas en face de moi !

— Dix jours de retard ? C’est rien ? Ça a un coût, figure-toi. Et je ne suis pas Rothschild !

— Pas de soucis, on a de la marge sur le budget. Pourquoi tu t’énerves ?

— Parce que cette facilité est prévue pour les impondérables de fin de chantier, quand la météo te casse les couilles et que tu ne peux rien y faire !

— Oh mais ne t’inquiète pas comme ça ! On récupérera sur les travaux. Il suffit de diminuer le coût des fournitures et des matériaux.

Mais qu’est-ce que je fous avec ce naze ?

— Tu as fumé ? On est censé faire une résidence de haut standing ! Une vitrine pour nos futurs projets ! Il manquerait plus qu’on construise un truc au rabais !

Il a le bon goût de ne rien ajouter. Calme ! L’efficacité, c’est ce qui compte :

— Et ne t’avise plus de prendre une décision sans m’en informer. Payer deux mecs à ne rien faire, ce n’est pas, vraiment pas, l’idée du siècle. Et pour que tout soit clair, c’est ton copain le maire qui remboursera l’addition.

— Ah, ben c’est ce que je disais : tu t’énerves pour rien !

— Ne la ramène pas, Jean-Guy, ce n’est pas le jour.

— Le chef de chantier, il se charge de leur mettre la pression. Ils vont déguerpir rapidement sans demander leur reste, tu verras.

— Il les menace ?

Une imperceptible hésitation ne me convainc pas :

— Non, non. Bien sûr que non.

— OK. Tu me tiens au courant.

Je raccroche sans autre forme de procès. La politesse, ce n’est pas ce qui m’étouffe aujourd’hui… Boulette ! M’associer à ce charlot est une connerie de première. En même temps, c’est lui qui avait les relations nécessaires sur place. Ce n’est pas une excuse. Tu aurais dû sentir le mauvais plan. Avoir la tête ailleurs n’est pas une bonne idée quand on négocie.

Bien, le passé étant ce qu’il est, tu peux faire quoi de concret ? Chercher d’autres infos à la source. Que veulent-ils ? Mais je ne les connais pas… À qui m’adresser ? Une image s’impose à moi : qui est-elle ? Il est possible, voire même probable, qu’elle fasse partie des récalcitrants. Ce serait pertinent d’essayer de démêler la situation directement avec les concernés. Oui, c’est une évidence ! Requinquée par cette charmante perspective, j’enfourche mon destrier mécanique. Retour à la case départ !

*

Inutile de me leurrer, je ne dormirai pas à Saintes ce soir. Avant de rejoindre le chantier, j’ai donc pris une chambre dans un petit hôtel donnant sur l’océan. Il m’apaise et il est probable que j’en aurai bien besoin pour trouver le sommeil. Me voilà en vue de l’immeuble. Personne à l’horizon…

La fin de matinée n’est pas loin mais ce n’est pas encore l’heure de déjeuner. J’investis l’Algeco et j’y découvre mon chef de travaux concentré sur son ordinateur. Il le délaisse bien vite pour me faire face. J’attaque dans le vif :

— En quittant les lieux, tout à l’heure, j’ai repéré une jeune femme avec des vêtements très colorés. Je voudrais lui parler.

Je me maudis pour la pauvreté de ma description. Comment pourrait-il avoir une idée de qui je parle ?

— Oh… Elysia…

C’est quoi ce sourire extatique ? Il ne couche quand même pas avec l’ennemi ?

— Qui est-elle ?

— Tout ce que je sais c’est qu’elle vit dans l’immeuble et qu’elle est farouchement opposée à un départ.

Ah ! C’est donc la bonne personne pour moi.

— Je veux lui parler. Maintenant.

Dubitatif, il émet une objection :

— Elle est pas facile, la gamine. Si elle vous en fait voir de toutes les couleurs, je refuse d’être tenu pour responsable.

Ma parole ! Il a peur d’elle ! Pas moi, elle va découvrir de quel bois je me chauffe, si elle me cherche :

— C’est entendu.

Il sort et je le suis. D’un geste, il m’enjoint à l’attendre sur place. Hum… Je n’apprécie pas du tout mais l’important, c’est l’objectif. Une agréable brise m’apporte les effluves de l’océan. Dire que je pourrais farnienter sur la plage… Il ouvre la porte du hall et semble discuter avec quelqu’un à l’intérieur. Cela a duré moins d’une minute et je le vois revenir… seul ! Il devance ma question :

— J’ai prévenu un guetteur. Il faut attendre maintenant.

— Un guetteur ? Ils vendent de la drogue ?

4 – ELYSIA

— Non. Enfin, je crois pas. Ils préfèrent qu’on reste dehors. Alors des gamins surveillent le hall.

— Et des enfants vous arrêtent ?

— Écoutez, je ne vais pas entrer là-dedans pour rien. Ils ne sont pas commodes et je n’ai aucune envie de « disparaître sans laisser de traces ».

Il se fait un film tout seul ? Ou j’ai affaire à des voyous dangereux ? Il ne manquerait plus que ça… Il est vraiment impératif que j’en apprenne plus sur eux ! Il rentre dans l’Algeco. Inutile de le suivre, je vais attendre au grand air. J’essaie de me détendre tout en repassant en revue toutes les informations que j’ai. Un élément majeur m’échappe pour comprendre le tableau : pourquoi refusent-ils ? Tant que je ne le sais pas, je suis bloquée. Ma chère Jade, tu vas être charmante avec la demoiselle ! Il faut qu’elle se sente en confiance pour te parler. Oui, enfin, jouer les hypocrites, ce n’est pas ma compétence première… J’espère qu’elle ne sera pas trop pénible.

*

Je commence à perdre patience. Au moins un quart d’heure que je poireaute devant cet Algeco, appuyée sur la selle de ma bécane, en équilibre précaire. Doucement, Jade ! Te poser un peu et faire de la bronzette ne peut pas te faire de mal. Oh, si ! Du temps perdu, c’est de l’argent gaspillé ! Non que j’y sois accro mais j’aime l’efficience. Je ferme les yeux pour me concentrer sur la caresse de l’astre du jour sur mon visage. C’est vrai que je n’ai pas souvent le loisir d’apprécier les choses simples. Même quand je prends quelques moments pour Bastien, je ne peux pas appeler ça de la détente.

— Bonjour !

Un discret parfum floral a signalé sa présence aussi efficacement que sa salutation. J’enlève, avec une lenteur délibérée, mes lunettes de soleil, le temps de la détailler. Attitude légèrement hostile, bras croisés, regard provocateur, moue un peu dégoûtée. Charmante, malgré tout. Une silhouette fine avec tout ce qu’il faut, là où il faut. Habillée sans affectation : pantalon et veste en jean, t-shirt, et baskets basiques. Le tout ayant visiblement vécu mais propre. Et… elle s’est changée juste pour moi ? Curieux !

— Bonjour, Elysia.

Mon sourire n’a pas l’effet escompté :

— Comment connaissez-vous mon prénom ? Le vôtre m’échappe, par contre.

Elle a une bonne tête de moins que moi, un léger manque d’assurance dans le regard mais elle me fait face avec un certain cran.

— Tu peux m’appeler Jade.

Hum… Jouer la proximité ? Est-ce vraiment une idée pertinente ? Trop tard pour se poser la question.

— Et je peux vous tutoyer aussi ? On a gardé les cochons ensemble, il semblerait ?

J’éclate de rire et, malgré moi, je m’amuse un peu :

— Surtout pas. Si nous avions passé du temps l’une avec l’autre, nous aurions eu mieux à faire, crois-moi.

Ses yeux s’agrandissent un court instant. Elle a percuté directement sur mon allusion. Serions-nous du même bord ? Voilà qui est intéressant. Sa crinière blond ambré et bouclée me donne envie de plonger ma main dedans, d’écarter les mèches qui envahissent son front… Jade, tu t’égares ! Ni le lieu, ni le moment.

— Vous voulez quoi exactement ?

Si son visage est à présent totalement neutre, ses iris entre le bleu et le gris me scrutent avec intensité. Elle continue à me vouvoyer. Ce n’est pas gagné.

— Je me demande pourquoi vous restez ici.

— Qu’est-ce que vous en avez à faire, de toute façon ? On n’est que des petits, nous ! Mais on attend les gendarmes de pied ferme. Il faudra passer sur nos corps pour nous faire partir !

Oh ! J’espère qu’elle s’enflamme et qu’on n’en arrivera pas là. Quel âge peut-elle avoir ? Vingt ans ? Vingt-cinq ? Elle devrait quand même être un peu plus posée.

— Si je viens chercher une réponse, c’est que ça m’importe. J’aimerais qu’on discute sereinement pour aboutir à un accord qui satisfasse tout le monde.

Le rouge de la colère lui monte aux joues et cela lui donne un charme sans pareil. Sa fougue, son cran, me remuent les tripes.

— Mais tu rêves, la vieille ! Tu crois qu’on va vous laisser nous marcher dessus tranquille ?

Je commence à perdre patience. La vieille ? Sérieusement ?

— Elysia, le choix t’appartient. Soit ton but est de déverser ta fureur et tu vas vite comprendre que je ne suis pas là pour te servir de punching-ball, soit il est de trouver une solution avec une personne raisonnable et censée qui saura t’écouter et je suis ici pour ça.

La bouche entrouverte, la respiration accélérée, elle flamboie. Je suis incapable de dire si elle va m’incendier ou se calmer. Son agressivité baisse d’un ton. Juste un.

— Raisonnable et censée, hein ? Et nous harceler, ça rentre aussi dans cette idée ?

— Je viens d’arriver. Comment pourrais-je… ?

Elle m’interrompt en se tournant vers l’Algeco :

— Lui là, c’est bien toi qui l’as envoyé. Ne me prends pas pour une buse.

J’espère que j’ai mal compris. Je reformule :

— Il vient de m’apprendre que vous étiez là. Pourquoi tu parles de harcèlement ?

— Demande donc à ton boy !

Elle désigne Bergeraud qui nous espionne depuis la fenêtre. Agacée, je lui fais signe de nous rejoindre. Le sourire goguenard de la demoiselle n’augure rien de bon. J’attaque bille en tête :

— Cette jeune femme pense que vous les harcelez. Est-ce le cas ?

— Moi, non.

Je n’aime pas du tout sa réponse et je n’y vais pas par quatre chemins :

— Qui et comment ?

— Aucune idée. Par contre, le maire et les techniciens de son équipe le pourraient. Potentiellement. Enfin, j’imagine. Moi, je ne sais rien.

Comme pleutre, il se pose là ! Elysia en ajoute une couche :

— Oh, comme c’est pratique ! C’est pas moi, c’est l’autre !

Elle commence à me chauffer la « gamine » ! Être un peu plus constructive ne serait pas du luxe. Tu veux jouer, on va jouer !

— Et toi ? Tu en as du cran ?

— C’est une vraie question ? Vous manquez à ce point de discernement ?

— Très bien ! Nous allons voir le maire.

— Avec ton engin ?

— Oui. Ça te fait peur ?

Elle éclate de rire et l’étincelle gourmande dans ses prunelles me confirme qu’elle s’amuse terriblement. Berkov ne va pas aimer. Deux furies dans son bureau !

*

Ouf ! Il est temps qu’on arrive. La miss m’a littéralement collée sur tout le trajet ! En plus, j’ai dû rouler lentement. Je n’ai pas le loisir de descendre qu’elle me provoque déjà :

— L’allure de mamie, c’est pour ménager ton engin ou toi ? Tu as peur de la vitesse ?

 

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