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Alexandra Mac Kargan
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1 – ÉPHÉMÈRE PARADIS

Loch Druidibeag, South Uist, Écosse.

 

Enfin, je vais pouvoir faire le cliché du siècle ! Plus exactement, mon cliché du siècle. Encore un peu de patience… Les poneys sauvages se rapprochent doucement de mon affût de fortune : derrière un rocher, en équilibre précaire sur la pente d’une colline. Surtout ne pas faire de bruit : brouter ne les empêche pas d’écouter avec beaucoup d’attention le moindre craquement suspect. Leurs longues oreilles très mobiles témoignent de leur vigilance. Un seul ridicule petit son et ils s’égailleront comme une volée de moineaux, ruinant ainsi toute une matinée de jeu de piste !
Je vérifie encore une fois que j’ai bien mis le déclencheur en silencieux. Voilà, ils ont fait quelques pas supplémentaires vers moi, je vais commencer à les mitrailler. Photo d’ensemble, gros plans, tout y passe. Concentre-toi, Xandra ! Le cadrage, la lumière, les attitudes originales : ne loupe rien ! Mon cœur bat la chamade et risque de me faire trembler sur les prises de vue. Heureusement que mon smartphone a un stabilisateur efficace !
Les clichés sont dans la boîte, je profite à présent avec mes propres yeux de ce moment exceptionnel. Un poulain lève la tête vers ma cachette. M’a-t-il repérée ? Il avance lentement. Je ne respire plus. Arrêté à un mètre cinquante, les naseaux au vent, il essaie d’identifier cette étrange créature qui se trouve devant lui. Son poil est dru et il reste par endroit son pelage hivernal, plus long, plus bouclé. Je ne le quitte pas des yeux. Il tend son cou et fait mine de m’approcher quand un hennissement déchire l’air. Il repart au triple galop vers sa mère et toute la troupe s’enfuit en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire !
Je m’assieds et visionne mes photos avec le sourire. Une vraie réussite ! Depuis le temps que je les cherche… Un bonheur simple. Je lève la tête et les larmes me montent aux yeux : la beauté de ce pays me submerge toujours d’émotions, après toutes ces années de courts séjours et ces derniers mois à demeure. Un quotidien tranquille, loin des turpitudes de mon métier. Mon ex-métier ? Je n’ai pas encore tranché. J’ai bossé dur pour me faire une place dans la garde rapprochée de célébrités. J’ai passé des années à façonner mon corps et mon esprit pour être la meilleure. Ma dernière affectation a bien failli me coûter la vie : une balle près du cœur, grosse opération, longue convalescence et cinq mois de repos et de cogitations dans cet endroit paradisiaque et propice à la réflexion.
Me voilà à la croisée des chemins. Je pourrais devenir photographe animalier. Pendant toutes ces années, j’ai accumulé tous mes cachets en ne dépensant que le strict minimum. Investir dans cette bicoque à Lochboisdale[1] a été une idée de génie. Non seulement j’ai pu m’y ressourcer entre deux missions, mais aujourd’hui, j’ai bien envie de m’y installer complètement. Ici, je vis à la bonne franquette et mon petit pécule suffira, même sans rentrées supplémentaires.
Allez, ce n’est pas encore l’heure du choix, je ne m’y sens pas prête. Ni dans un sens ni dans l’autre. Sur le chemin du retour, je m’enivre de ces paysages sans fin de landes et de lochs. Immuables et pourtant, à chaque instant, différents. À l’aller, un soleil généreux, pour ces latitudes, donnait aux couleurs une luminosité particulière et gonflait mon cœur d’allégresse. De noirs nuages ont pris sa place et je retrouve une ambiance typiquement écossaise : mystère et mélancolie. Peut-être est-ce pour cela que j’aime tant ce pays : chacune des composantes de mon âme s’y sent chez elle. Loin des vicissitudes du monde moderne…
La pluie menace. Les habitants du coin ont un don pour « détecter » cette atmosphère si particulière qui la précède. Ma moto n’est plus très loin, j’accélère le pas. Dès mes premiers séjours, j’ai opté pour un engin capable de faire du tout terrain : la boue et les flaques s’invitent souvent sur les chemins. Ma Honda[2] est parfaite : peu d’entretien, robuste, aussi à l’aise sur la route que sur la terre ! J’enfile mon casque intégral et me réjouis à l’avance des trente minutes à venir. Suis-je amoureuse de ma machine ? Sans nul doute ! En plus, elle est beaucoup moins capricieuse qu’une femme. Xandra ! Tu vires macho, là ! Oui, on va dire que j’ai des raisons pour ça. Bref… une grande inspiration pour chasser les mauvais souvenirs, un coup de kick, le doux bruit du moteur et je vole sur les ailes de mes addictions : la moto, ce pays, ma solitude.
*
Le vent s’est levé. Quelques grosses gouttes s’écrasent sur le sol. Ce n’est pas ça qui va m’empêcher de savourer mon café, face à la mer. Installée au centre de ma terrasse, sur le banc qui accompagne une table en bois massif, les deux mains sur mon mug, je résiste à cette nature capricieuse que j’adore. Le ballet des nuages noirs, sublimé par quelques rayons de soleil facétieux qui profitent de la moindre brèche, et le vent, tout en bourrasques, jouent un son et lumière fabuleux sur les flots qui se précipitent sur les rochers et la plage. L’ensemble est époustouflant : presque une photo en noir et blanc. Magnifique !
Dix minutes de pur bonheur plus tard, me voilà obligée de rentrer : une grosse et subite averse a noyé mon café et moi avec ! Loin d’être contrariée, je me sens pleinement vivante, en harmonie avec les éléments. C’est le sourire aux lèvres que je me déshabille à toute vitesse pour me réchauffer avec une douche rapide. Je ne peux m’empêcher de toucher ma cicatrice. Un réflexe qui s’accompagne de souvenirs douloureux. Je me force à revenir à la sensation de l’eau chaude sur mon corps, au doux parfum de miel et de lavande de mon savon. Des plaisirs simples… J’y ai toujours été sensible mais depuis ma convalescence bien plus encore. Je me réjouis à l’avance d’une petite soirée au pub local : une pinte, un mot pour chacun ou de plus longues conversations selon l’humeur du moment. N’hésitant pas à rendre des services à droite à gauche, je suis bien intégrée maintenant. Tous ont également compris mon besoin de solitude et ça, c’est inappréciable.
Comme chaque fois que je sors de la douche, je ne manque pas de jeter un œil à cette fichue cicatrice dans le miroir. Elle est beaucoup moins enflammée à présent : un rond de peau fripé et un peu plus foncé que ma carnation naturelle. Puis le trait de scalpel de l’opération. Je l’ai échappé belle ! Mon cerveau contrôle négligemment le reste de mon corps : les randonnées et mes séances de krav maga ont bien redessiné mes formes et je me trouve plutôt pas mal pour mes tout récents trente-six ans. C’est amusant, mes cheveux poussent beaucoup moins vite depuis l’hôpital : pas de racines et ma couleur argentée à légers reflets mauves est toujours parfaite. Quand je repense à la tête de Maddy, la coiffeuse du village, la première fois que je lui ai demandé cette couleur ! « Purple girl[3] », c’est ainsi que les locaux me surnommaient à l’époque. Aujourd’hui, c’est simplement Purple, je ne suis même pas sûre qu’ils se souviennent de mon vrai prénom. Et c’est très bien comme ça. J’y vois une preuve d’acceptation.
Avant de me poser devant le poêle à bois, je remets en route mon smartphone. Tiens… Jen a essayé de m’appeler. Elle continue à prendre régulièrement de mes nouvelles. Patronne et amie, ce n’est pas courant ! C’est une femme exceptionnelle, je n’ai pas peur de le dire. Et qui décroche à la première sonnerie !
— Hi, Jen ! Comment vas-tu ?
— Bonjour, ma belle ! Très bien, mais c’est à toi qu’il faut poser la question.
— Moi, je suis au paradis, figure-toi. Mon paradis sur terre. Je profite un max.
— Et tu ne t’ennuies pas ? Ça commence à faire long quand même.
Ah, ah ! Inquiétude typique de citadine !
— Oh, non ! J’ai plein de choses à faire entre les randonnées, la moto, la photo, les bains…
— Tu plaisantes ? Tu ne te baignes pas, l’eau est glaciale !
— Pas faux ! Vive les combinaisons.
Un court silence, terriblement intrigant…
— Jen ? Ça ne va pas ?
— Si, si… C’est juste que…
— Lâche le morceau, ma belle ! Tu ne t’inquiètes pas pour moi, quand même ?
— Bien sûr que si ! Tu es loin, en convalescence, et je ne peux pas me faire une idée de ton état physique et mental.
Oui, enfin, je ne suis plus une enfant. Pas de raison de stresser pour moi. Non ? Je vais profiter de la situation :
— Viens donc passer quelques jours ici avec Alannah. Cela vous fera du bien.
— C’est tentant. Pourtant, je vais devoir assurer une mission urgente donc cela ne sera pas pour tout de suite.
Une « mission urgente » ? Et elle m’appelle…
— Jen ? Qu’est-ce que tu ne me dis pas ?
Son rire léger trahit son embarras. Elle finit par me répondre :
— Je me demandais si tu n’avais pas envie de reprendre du service.
Bingo !
— Pour une mission urgente ?
— Oui. Si cela ne t’intéresse pas, je la ferai.
— Et qui protégera Alannah ?
— Ne t’inquiète pas, elle est en studio avec les filles du groupe pour l’instant. Il n’y a pas de menace connue.
Et s’il lui arrive quoi que ce soit, je ne me le pardonnerai pas. Je me cale dans mon canapé, comme pour mieux supporter le choc :
— C’est quoi cette mission ?
— Une jeune chanteuse de métal symphonique. Déjà deux tentatives contre sa personne. Le leader du groupe est en panique. Elle les a rejoints sur leur dernier album et ils ont fait un carton.
— Ouais… Il ne veut pas perdre la poule aux œufs d’or.
— C’est plus que ça. J’ai eu l’occasion d’échanger avec lui. Je dirais que c’est un mec bien. Il s’inquiète vraiment pour elle.
— Tu as plein d’autres employés capables de faire le job, Jen. Pourquoi moi ? Pourquoi le ferais-tu toi-même ?
— Bonne question. Une intuition ? La fille est à peine majeure, elle découvre le succès. Il est possible qu’elle soit un peu difficile à gérer.
Elle essaie de me convaincre ? Ou de me dissuader ?
— Tu ne me donnes pas franchement envie, là.
— Je sais. Mais j’ai toujours été honnête, je ne vais pas changer. Et surtout pas pour une reprise ! Si tu ne te sens pas de le faire, si tu préfères te reposer plus, dis-le-moi. Simplement.
— Je crois qu’il faut que je réfléchisse. Elle est où ?
— À Orange, dans le Vaucluse. Par contre, j’ai besoin d’une réponse, maintenant. Si tu ne peux pas, je saute dans un avion.
Je souffle bruyamment. Au pied du mur… C’est comme si ce n’était plus ma vie. Et pourtant, il est impensable de la laisser tomber. Oh, elle comprendrait. Mais moi, non ! Fichue loyauté.
— Tu te rends compte qu’il me faut au moins quatorze ou quinze heures pour arriver à destination.
— Tant que ça ?
Il y a bien longtemps qu’elle est venue mais quand même ! Elle n’a pas pu oublier le périple. Je me sens obligée de lui rappeler le nœud du problème :
— South Uist est une île !
— Ça veut dire que tu es partante ?
Oh, le soulagement dans sa voix !
— Pas question que je te laisse tomber, ma belle. Par contre, c’est juste pour cette mission et te dépanner. Pour la suite, je n’ai pas encore pris de décision.
— Génial ! T’es un ange et tu m’enlèves une sacrée épine du pied. Je t’envoie le dossier avec toutes les infos que j’ai sur notre serveur sécurisé. Tu as toujours tes codes ?
— Gravés à jamais ! J’aurai sans doute un peu de disponibilité à Glasgow, avant l’embarquement, pour le récupérer et le potasser pendant le vol. Autre chose ? Parce que préparer mon voyage ne va pas être simple. Je suis quand même au milieu de nulle part !
L’organiser n’est pas si compliqué, mais essayer de gagner du temps sur le trajet, si !
— OK. Tu me donnes ton heure d’arrivée dès que tu l’as. Je vais voir avec Nikola, le leader, s’il vaut mieux que je me déplace en t’attendant.
— Je t’envoie ça dès que possible. Belle fin de journée, Jen.
— À toi aussi, Xandra. Et merci encore !
Je raccroche, partagée entre l’excitation familière qui accompagne le début de chaque mission et le désespoir de devoir quitter mon petit nid douillet et ma nouvelle vie bien tranquille. En même temps, c’est un bon test pour savoir ce que je veux vraiment pour mon avenir. D’abord, j’appelle Ewen. Si je dois voyager avec le ferry jusqu’à Oban, je vais perdre trop de temps.
— Hi, Ewen ! Tu vas bien ?
— Hey, Purple ! La pleine forme et toi ?
— Je dois partir en urgence. Tu as un avion disponible pour m’amener jusqu’à Oban demain matin ? Mon vol à Glasgow est à dix heures cinquante-cinq.
— Oh, rien de grave, j’espère ?
— Une amie dans la galère.
— Oh, OK. Ça attend pas les amies, c’est clair ! Ça va être chaud si je te pose à Oban, il vaut mieux que je pousse jusqu’à Glasgow. Ça te fera gagner une heure et je te fais un tarif super sympa.
Comme toujours, il n’hésite pas : rendre service est un sacerdoce bien ancré dans la mentalité de l’île.
— Ce serait super ! Le temps n’est pas trop mauvais ?
— Ça va brasser un peu, mais j’ai l’habitude. Donc rendez-vous à sept heures sur la piste.
— Merci, Ewen. À demain !
*
Comme prévu, la traversée jusqu’à Oban n’a pas été de tout repos ! Même si je ne crains pas l’avion, certaines turbulences m’ont vraiment donné l’impression qu’on allait s’écraser lamentablement. Bref, pas le temps de m’attarder et puis cela n’en vaut pas la peine. On est bien arrivés et j’espère qu’il n’aura pas de soucis au retour. D’autant qu’il sera plus lourd : il va en profiter pour ramener du fret sur l’île !
Je m’installe confortablement dans cet avion de ligne dernier cri qui va m’emmener en quatre heures trente à Marseille. Ensuite, j’ai loué une moto pour rejoindre Orange. Arrivée prévue vers dix-neuf heures trente. Le point de rendez-vous est le théâtre antique, je ne devrais pas le louper. Pour l’instant, voyons un peu ce qu’il y a dans ce dossier.
Wow ! Je m’attendais à protéger une diva du rock et je me retrouve avec une écolière trop sage ! En tout cas, c’est l’impression qui se dégage de la photo que m’a fournie Jen. Une rousse aux yeux bleus… Décidément, c’est à la mode chez les chanteuses de métal ! Charmante. Un regard qui pétille. Mais elle manque quand même de charisme. Pourtant, c’est bien elle la cible : Megan Storhis. Qui peut bien lui en vouloir ? Un petit ami éconduit ? C’est le plus probable. Je passe vite fait sur les autres membres du groupe : que des mecs avec des looks de métalleux classiques, cuirs et cheveux longs. Aucun intérêt. Sauf que, je vais quand même devoir mettre un peu d’eau dans mon vin pour les côtoyer un certain temps.
Ah, les rapports d’incident ! Je dévore les lignes, toujours plus perplexe. Deux maigres feuillets, ce n’est pas beaucoup. En résumé, la chanteuse a été visée deux fois alors qu’elle était avec un des guitaristes dont elle partage la vie. Déjà, en soi, c’est choquant ! Lui ne doit pas être loin de la trentaine. OK, Xandra, ce n’est pas le problème, concentre-toi. Donc, un jet de pierre tandis qu’elle était visible dans leur salle de répétition. Vitres ouvertes, pas de bris de glace, mais une revendication vocale : « Salope ! Touche pas à mon mec. Je vais te faire la peau ! ». Pour la deuxième tentative, une décharge de plomb à travers la fenêtre de leur chambre d’hôtel, lors de leur dernier déplacement. Les mêmes insultes par téléphone. Numéro inconnu. Et ils n’ont pas prévenu la police. Pourquoi ? Mystère.
À chaque attaque, elle était avec lui. Résumons : l’agresseur est une femme, elle connaît le mec et ne supporte pas qu’il soit avec Megan. Tu sais quoi ? Ce mec a un nom aussi et tu ferais bien de le mémoriser. Je reviens sur les portraits pour scruter celui du guitariste : Simon Hatrig. Une sale tête ! Je me demande bien ce qu’elle lui trouve. Évidemment, mon attirance exclusive pour les filles ne m’aide pas à lui découvrir un quelconque intérêt. Non, mais même… Il y a quelque chose de malsain dans son regard. Je sens que la cohabitation va être compliquée.

 

[1] Village principal de l’île de South Uist dans les Hébrides Extérieures, archipel à l’ouest de l’Écosse.

[2] Honda CRF450L

[3] La fille violette.

 

2 – INSTALLATION

Orange, France.

 

Me voilà donc dans la « Cité des Princes » ! Le parking le plus proche du théâtre semble être sur le cours Aristide Briand. J’avise la partie réservée aux deux roues et je mets en position les deux antivols. C’est le minimum pour une Goldwing Tour[1], pas question qu’elle disparaisse dans la nature, d’autant plus en location. Je me suis fait un petit plaisir en la choisissant, mais elle me permettra surtout d’exfiltrer la cible en cas de nécessité. Même si elle n’a jamais chevauché la moindre motocyclette, la place passager avec son pourtour enveloppant sera sécurisante, pour elle et pour moi ! Enfin, normalement, une métalleuse se doit d’être à l’aise sur une moto, non ? Bonjour, le cliché ! En fait, si c’est une motarde, ce sera une offense à sa dignité de lui imposer, non seulement de monter derrière toi, mais surtout avec le « siège bébé » ! Bref… Je verrai ça plus tard. Le casque dans le top case, lunettes de soleil sur le nez, en route !
Le trajet en tête, je flâne dans les ruelles piétonnes de la vieille ville. Les points de repère défilent gentiment, signe que je suis sur le bon chemin : la placette avec la petite fontaine, l’esplanade de la mairie et je prends la venelle à ma droite qui doit me mener directement sur le théâtre. Restaurants, bars et boutiques pour touristes se succèdent. Je mémorise les endroits, on ne sait jamais. Une exfiltration peut se faire n’importe où, n’importe quand. Si je connais déjà les lieux, c’est plus facile.
Wow ! Ce fameux théâtre se dresse, de toute son impressionnante hauteur, devant moi. Je reste en arrêt. Être dans son ombre me permet d’enlever mes lunettes pour profiter de sa teinte naturelle. Ocre ? Bistre ? Je ne suis pas une spécialiste des couleurs. Il semble en parfait état, comme si j’étais remontée dans le temps de deux millénaires. Le mini jardin attenant, les arcades et surtout cette façade monumentale, au moins trente mètres de haut ! Je l’ai abordé par le côté droit et je suis maintenant sur la placette qui lui fait face : je me sens toute petite avec mon mètre soixante-quinze !
— Madame Klaassen ?
Je toise l’importun d’un air, je le concède, peu aimable. Nikola Carti, le claviste ! Je le salue d’un signe de tête. Son sourire devient plus discret.
— Bonjour, Monsieur Carti. J’admirais votre théâtre.
— Impressionnant, n’est-ce pas ? Un peu comme vous, dans un genre différent.
Oh, mais c’est un comique ! Je ne peux m’empêcher néanmoins d’apprécier le trait : il est cash sans être agressif, un bon point pour lui. Devant mon mutisme, il perd contenance et tente de reprendre la main :
— Je propose que nous nous asseyions à une table pour discuter, avant de rejoindre les autres.
J’acquiesce et le suis. Il passe inaperçu dans la foule : un look classique, jean et t-shirt blanc, ses cheveux longs en queue de cheval, il n’a rien d’une star du métal, à cet instant. Et sans doute pas encore assez connu pour être repéré. Tant mieux !
— Je vais commander au comptoir pour ne pas perdre de temps. Je prends une pression et vous ?
— Idem.
Il file vers l’intérieur. Un coup d’œil aux alentours et je tombe sur quelques regards curieux, voire intéressés. Que des mecs, évidemment… Et cela ne va pas s’arranger : je commence à avoir chaud, mon blouson finit sur le dossier de la chaise. Ah, pour une star, il est zen le Nikola, il nous amène lui-même notre commande ! Bien appliqué, il pose son précieux chargement sur la table devant lui, avant de m’avancer ma consommation. Sage précaution, je n’aurais pas apprécié prendre ma bière sur la tête. Le service, c’est un métier !
— À la vôtre, madame Klaassen ! À notre collaboration.
Je lève mon verre avec un signe d’approbation. Une gorgée bien fraîche et je rentre dans le vif du sujet :
— De quoi vouliez-vous me parler en privé, monsieur Carti ?
— Nikola, s’il vous plaît, ce sera plus convivial.
— Vous pouvez m’appeler Klaassen.
Il tique bien évidemment, mais ne proteste pas. En tant que femme garde du corps, j’ai vite appris à garder mes distances avec les clients. Trop de familiarité et c’est la porte ouverte aux gestes déplacés.
— Je voulais clarifier certains points. C’est moi qui paye vos services. Je suis donc le seul décideur quant à votre mission, quoi que pourront en dire certains membres du groupe. Je ne vous cache pas que tout le monde n’était pas ravi de votre venue.
— Pourquoi ?
— De mauvaises raisons, je pense, je n’ai pas creusé. Il est indispensable de protéger Megan. Elle ne mérite pas ce qui lui arrive. C’est une gamine adorable, avec un énorme talent.
Adorable et métalleuse ? Voilà qui ne va pas ensemble. Oh, Xandra, que dirait Alannah[2], si elle t’entendait ? Elle protesterait sans aucun doute. Il n’en reste pas moins qu’elle a un caractère bien trempé, quand même ! Revenons à nos moutons :
— J’ai besoin de savoir qui est contre ma mission.
Son embarras est palpable, mais il finit par me répondre :
— Simon. Il ne veut pas vous avoir sur le dos. Il… Il n’a pas l’air conscient de la situation. Mais Simon ne s’intéresse qu’à lui, à son confort, à ses envies. Je ne suis même pas sûr qu’il ait compris l’importance de Megan dans nos ventes actuelles.
— C’est-à-dire ?
— Je vais être honnête. On a fait quatre albums avant celui-là qui n’ont eu qu’un succès d’estime. Notre maison de production nous a mis la pression : si on ne perçait pas au prochain, c’était fini. Megan a rencontré Simon sur un de nos concerts. Avant qu’on ait eu le temps de réaliser, ils étaient ensemble malgré son âge et elle le suivait partout. Notamment au studio. Un jour, je l’ai entendue fredonner sur un de nos titres. Je suis resté bête. La chanson prenait une tout autre dimension. Rien qu’avec ce petit filet de voix, je savais qu’on avait touché le gros lot. Je vous passe les détails, la convaincre d’intégrer le groupe n’a pas été facile. Simon n’a pas franchement aidé. Bref, elle est la clé de notre début de succès et j’ai trop ramé pour la perdre maintenant.
D’accord. Une histoire de fric. Au moins, il n’est pas hypocrite et je n’ai pas à juger ses motivations.
— Pourquoi ne pas avoir prévenu les autorités ?
— Votre présence sera plus efficace pour la protéger. La police a bien d’autres chats à fouetter et ne pourra pas mettre une équipe à notre disposition. En plus, on prépare la tournée des festivals de l’été et on va beaucoup bouger. Cette fille nous a déjà suivis sur un concert, je ne peux pas penser que nous éloigner résoudra le problème.
— Elle aurait quand même pu enquêter et trouver la coupable.
— Je n’y crois pas. Et ma priorité est de préserver Megan.
Mettre hors d’état de nuire son agresseur, c’est aussi la protéger. Et de façon durable, en plus ! Quoi qu’il en soit, il est trop tard, à présent.
— Jen m’a demandé de vous loger sur place, puisque les attaques ont eu lieu chaque fois qu’ils étaient ensemble. Où sont vos bagages ?
— Ils arriveront demain à la gare. Je voyage avec le strict nécessaire en attendant.
Il semble pressé d’un coup. Et nerveux, aussi.
— Je suis garé un peu plus loin, on y va ?
— Ma moto est sur le cours Briand. Donnez-moi l’adresse de chez vous, j’ai un GPS.
— Oh… Euh… Je préfère qu’on arrive ensemble. Je vous rejoins sur votre parking.
Sans me laisser le temps de répondre, il file comme s’il avait le diable aux trousses. Cela ne sent pas bon, Xandra. Il n’y a rien de cohérent dans cette histoire. Ou plutôt, tout se tient à peu près, mais avec de grosses ficelles ! Mon instinct ne me trompe jamais. Je vais devoir rester ultravigilante.
*
Deux kilomètres au sud de la ville, je franchis un portail donnant sur un parc. Les murs de pierres ne seront pas dissuasifs en cas d’intrusion : pas plus d’un mètre quatre-vingts et avec des aspérités permettant l’escalade. Un bois couvre la majeure partie de la propriété. La villa trône dans une sorte de clairière de gazon parsemée d’arbres fruitiers et d’arbustes. Architecture typique de la région, l’ocre des façades se fond particulièrement bien dans le décor. On arrête les véhicules sur un espace gravillonné. Rapidement, je prends mon sac en bandoulière et suis mon client.
— Je vous conduis directement à votre chambre et ensuite je vous fais visiter. Cela vous convient ?
J’acquiesce sans un mot. L’endroit semble désert. Pas d’autres bruits que nos pas sur le carrelage en terre cuite. L’escalier en bois nous amène à l’étage.
— Simon et Megan dorment ici. Vous serez juste en face. Au fond à gauche, c’est l’antre des jumeaux Enzo et Yuri. Et j’occupe la dernière chambre, à droite, avec Raphaël.
— Vous aviez laissé une pièce vide ?
— Non, c’était la mienne. Mais ce n’est pas un problème, nous avons l’habitude de cohabiter en déplacement.
— Merci.
Un coup d’œil vite fait : pas loin de vingt mètres carrés, un grand lit, commode et penderie.
— Vous avez une salle de bains privée derrière le mur.
— Voilà qui est digne d’un hôtel de luxe ou presque !
— Ne vous méprenez pas. C’est un ami qui nous la prête. On espère rester incognito ici le plus longtemps possible. On s’est regroupés après les agressions et c’est mieux pour nos répétitions.
Redescendue au rez-de-chaussée, je prends la mesure du décor : une grande pièce avec canapé et home cinéma, une autre transformée en studio de musique avec tous leurs instruments disséminés à droite, à gauche, une belle cuisine attenante.
— À l’origine, cette pièce était la salle à manger. La plupart du temps, on prend les repas dehors et, si vraiment il fait trop froid ou humide, on se pose à l’intérieur : salon ou cuisine.
De celle-ci, on sort sur l’arrière de la maison pour déboucher sur une immense terrasse abritée : une table pour huit personnes et un salon d’été ne suffisent pas à occuper tout l’espace. Un peu plus loin, une piscine de bonne taille entourée de transats dernier cri et d’un gazon magnifiquement entretenu. Ce qui trahit un gaspillage d’eau dans une région comme celle-ci !
— Nous dînons vers vingt et une heures, je souhaite que vous vous joigniez à nous pour ce premier repas. Ensuite, vous serez toujours la bienvenue, mais si vous préférez vous isoler, les autres pièces sont à votre disposition, frigo et congélateur compris. Les jumeaux font la cuisine deux fois par semaine et y laissent des portions individuelles, pour qui veut.
— Entendu pour ce soir. Où est Megan ?
— Il y avait un déjeuner de famille chez Simon, ils ne vont pas tarder.
— Ce n’était pas prudent.
Malgré moi, le reproche perce sous les mots plutôt neutres.
— C’est pour ça que vous êtes là. Simon est une tête brûlée.
Il ne peut dissimuler sa colère. Sa voix s’adoucit pourtant :
— Il ne faudra pas bousculer Megan, ce soir. Ces réunions sont toujours éprouvantes pour elle.
J’opine du chef, mais je n’en pense pas moins. Qu’est-ce qu’elle lui trouve à ce… ? OK. J’évite de me monter la tête toute seule. C’est sa vie, ses choix. Il a peut-être des talents cachés. Beurk ! J’occulte vite fait des images que je ne veux pas voir.
— Je vais m’installer. Ensuite, je ferai un contrôle de sécurité sur la villa. Vu la taille du parc, je note déjà qu’il faudra poser des caméras pour surveiller le périmètre.
— Vous êtes sûre ? Je vais devoir demander l’accord du propriétaire.
— C’est indispensable. À moins d’engager une armée d’agents et je sais que cela vous coûtera beaucoup plus cher. Sans compter votre tranquillité à tous.
— Je pensais que vous suffiriez.
— Je ne suis pas Wonder Woman. Il m’arrive de dormir, par exemple.
Dépité, il approuve néanmoins en silence. Je remonte quatre à quatre vers ma chambre.
*
Vingt et une heures tapantes, il est temps de descendre. Je suis satisfaite de mon début de soirée. Mon plan d’action concernant la sécurisation de la villa est bouclé. Demain, Jen m’envoie un de nos techniciens avec le matériel. Je doute qu’ils acceptent que j’en pose dans la maison, mais je vais essayer quand même. Les murs sont épais. De ma chambre, je n’ai quasiment rien entendu. Juste un claquement de porte en face de la mienne. J’espère que ce n’est pas une habitude, je déteste les bruits non naturels. Une pensée émue pour ma bicoque battue par les vents et je descends dans l’arène. En tout cas, pour l’instant, c’est ainsi que je le ressens. Je suppose qu’ils sont sur la terrasse. En bas de l’escalier, je refais le trajet via la salle de musique et la cuisine pour retrouver la porte qui donne sur le salon d’été. Nikola y est installé. Seul. La ponctualité ne semble pas de rigueur pour les autres membres du groupe. Il tourne la tête vers moi et m’invite à m’asseoir.
— Je vous sers quoi ?
— Vous avez un jus de fruits ?
— Orange, raisin, cocktail ?
— Orange, ce sera très bien.
Il me sort une bouteille individuelle et un verre, d’un meuble assorti au canapé.
— Où sont les autres ?
Il souffle bruyamment et son agacement est perceptible :
— Simon a décrété que nous n’avions pas besoin de sa présence et il a entraîné les jumeaux pour une soirée beuverie. Raphaël a décidé de les chapeauter.
— Et Megan ?
— Je suppose qu’elle nous rejoindra quand elle aura digéré sa journée.
Eh bien, mon gaillard, je crois que le moment est venu de te cuisiner :
— Pourquoi est-ce si dur pour elle ?
— Simon est un métalleux de la vieille école, macho en diable, et il ne la ménage pas. Sa famille ne remonte pas le niveau.
— Pardon d’être aussi cash, mais… pourquoi reste-t-elle avec lui ?
Son regard se vrille dans le mien comme si j’avais posé la question à mille dollars.
— Si vous voulez la réponse, il faudra le lui demander. Moi, je ne l’ai pas.
— Pourquoi vous ne le remettez pas à sa place ?
Cette fois, j’ai passé les bornes, son rictus dégoûté en atteste. Pourtant, après quelques secondes de silence, il reprend :
— J’ai une dette envers lui.
— Financière ?
— Morale.
Aïe… Bien plus difficile de s’en débarrasser ! Je tends l’oreille : quelqu’un descend l’escalier. Le pas est léger et lent. La miss Megan ne semble pas enthousiaste à l’idée de me rencontrer. C’est une jeune fille très sage, malgré sa crinière rousse, qui s’arrête dans l’encadrement de la porte et capte instantanément mon regard. Le reste de ma personne ne l’intéresse visiblement pas. Peut-elle scruter les profondeurs de mon âme ? En tout cas, elle essaie. Aucun rictus amical. Juste ces yeux terriblement bleus qui m’interrogent comme si sa vie en dépendait. Euh… en fait, on peut dire que c’est le cas, pour les jours, les semaines qui viennent !
— Megan ?
Nikola a rompu le charme. Elle lui destine un sourire triste, avant de s’asseoir en face de moi.
— Megan, je te présente madame Xandra Klaassen, ta garde du corps. Madame Klaassen, voici notre chanteuse et précieuse amie, Megan Storhis.
— Ravie de faire votre connaissance, madame Klaassen.
Elle joint le geste à la parole pour une poignée de main étonnamment vigoureuse.
— Enchantée, madame Storhis.
Un téléphone sonne et nos regards se fixent sur Nikola qui décroche avec précipitation :
— Quoi ?
Sa nervosité augmente au fur et à mesure que son interlocuteur parle. Il termine la conversation après un « J’arrive » furieux.
— Je suis désolé, je vais devoir vous laisser.
Megan semble paniquée :
— Simon ?
— Oui. Si je ne me déplace pas, il va finir au poste. Et il n’est pas encore ivre, d’après Raphaël. Je crains de devoir rester avec eux pour la soirée.
Elle se mord le coin des lèvres et son coup d’œil discret sur ma petite personne n’est pas très rassuré.
— Ça va aller, Megan. Madame Klaassen est là pour te protéger. D’accord ? Tu peux te détendre.
Elle choisit d’approuver sans un mot et sans me regarder. Il est évident que je vais devoir gagner la confiance de la demoiselle et ce tête-à-tête tombe à pic.

 

[1] Honda GL1800 Goldwing Tour.

[2] Chanteuse du groupe « Dragon Spirit » (métal symphonique également) vue dans « Associées » et « Jen et Alannah ».

 

3 – MEGAN

Orange, France. Villa Arausio.

 

Nikola sorti, elle a pris un jus de fruits et s’est assise en face de moi, bien droite. Elle a ouvert la bouche deux fois, sans produire le moindre son. Pour une chanteuse, c’est dommage, non ? Je retiens un sourire qui pourrait lui sembler moqueur et entame la discussion :

— Megan, on va passer pas mal de temps ensemble. Je propose qu’on se tutoie.

Elle opine de la tête. Je ne vais pas faire la conversation toute seule, si ? Pour une star du métal, elle est bien timide.

— Vous… Tu es bien installée ?

— Oui. Dans la chambre en face de la tienne.

L’information semble la contrarier un instant, mais elle fait diversion avec un autre sujet :

— Tu as faim ? Enzo et Yuri ont fait des lasagnes hier, ça te dit ?

— D’accord.

— Emmène ton verre, on passe à la cuisine.

Oh… La miss devient directive ! Elle a vite repris du poil de la bête. Je la suis donc et prends place sur un des tabourets hauts qui entourent le bar tandis qu’elle s’affaire avec le plat. Elle s’assied à son tour en face de moi.

— Cinq minutes pour le réchauffage. Quand on attend, c’est long.

— C’est l’occasion de faire connaissance.

Un demi-sourire accompagne sa réponse :

— J’ai toujours l’impression que les gens que je rencontre savent tout sur moi. Pourtant, on n’est pas encore de vraies stars.

— C’est ce que tu cherches ? La gloire ? La célébrité ?

— Non. Je veux juste chanter du métal. Partager des émotions avec des fans. Et pour ça, il faut qu’on soit connus, qu’on puisse faire des disques, des festivals, des tournées.

— Tu n’as pas trop le look d’une métalleuse.

Un rire cristallin se moque de ma petite provocation. L’éclat de ses prunelles azur souligne sa voix charmeuse :

— Xandra… Toujours se méfier de l’eau qui dort.

Le bip du micro-ondes me sauve d’une réplique séductrice malgré moi. Je prends conscience que je vais avoir du mal à rester pro avec cette gamine. Le stress de la première rencontre passé, elle fait preuve d’une certaine assurance. Je note que, si elle me sert une généreuse portion, la sienne est minuscule. Revenons en terrain connu :

— On va commencer par échanger nos numéros de tel, tu veux bien ?

Elle pianote sur son smartphone et me le donne ensuite : je n’ai plus qu’à entrer le mien. Sitôt qu’elle le récupère, elle m’envoie un texto :

« Megan au bout du fil ».

Je souris et l’ajoute à mon tour dans mes contacts.

— Megan, au moindre soupçon de problème, tu m’appelles ou passes par un SMS, si je ne suis pas avec toi. Quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Quelle que soit la menace. Quel que soit l’agresseur.

Le masculin est volontaire et je ne doute pas qu’elle a capté l’intention. Ce Simon ne me dit vraiment rien qui vaille. Et là, en face de moi, je ne peux que constater qu’elle ne fait pas le poids face à un tel colosse ! Ne pas insister, revenir sur la menace connue :

— Tu as une idée de qui pourrait t’en vouloir comme ça ?

— Non.

Visage complètement fermé cette fois. Sujet douloureux à prendre avec des pincettes.

— Je suis ici pour te protéger, Megan. Plus j’en saurai sur la situation, plus je serai efficace, tu comprends.

Elle acquiesce, sans un mot supplémentaire. OK. Inutile de la braquer : plan B.

— Elles sont délicieuses ces lasagnes. Je vais devoir doubler mon temps d’entraînement.

— Tu fais quoi comme sport ?

— Jogging, arts martiaux, muscu en salle.

Elle exprime sa surprise dans la seconde :

— Tout ça ? Je comprends mieux…

— Quoi donc ?

Elle hausse un sourcil et son regard parcourt ostensiblement mon corps. Oh, my goddess[1] ! Malgré moi, les mots fusent :

— Je te plais ?

— Tu es une belle femme. Tous les mecs vont baver.

— Les mecs ne m’intéressent pas.

Help ! Arrête ! Ce n’est pas du tout pro ! Oui, mais non. Si je veux gagner sa confiance, il est évident que je dois me dévoiler un minimum. C’est ça, donne-toi bonne conscience. Ses sourcils froncés et sa fourchette stoppée à mi-chemin de ses délicieuses lèvres nacrées me ramènent à la réalité. Il manquerait plus qu’elle t’ait captée et qu’elle soit homophobe. Ça aussi, il est préférable que je le sache.

— Tu veux dire que tu aimes les femmes ?

— Oui. C’est un problème ?

— Je ne crois pas.

— Tu n’en es pas sûre ?

— C’est-à-dire que tu es la première que je rencontre en vrai. Et à la télé ou même dans les livres, elles sont… droguées, alcooliques au mieux, psychopathes au pire. Ça rassure pas, là tout de suite.

— Tu as peur de moi ?

Son regard vrillé dans le mien, elle fait preuve d’une franchise étonnante :

— Tu bois du jus d’orange pur, aucune odeur d’alcool. Tes yeux ne sont pas ceux d’une junkie. Et mon instinct me dit que je peux te faire confiance.

— Et Simon ? Tu lui fais confiance aussi ?

Une ombre de douleur dans le bleu sombre de ses iris et elle ferme la porte :

— C’est une autre histoire.

— Pardon. Je suppose que cela n’est pas de ma compétence.

J’essaie de faire amende honorable, mais je sens bien que ma réplique manque de sincérité.

— Pas vraiment, non. Mais j’imagine que pour t’acquitter au mieux de ta mission, tu as besoin de connaître mon entourage un minimum.

Elle ne me regarde plus. Le sujet est vraiment sensible. Pourtant, elle ne paraît pas fâchée. Alors qu’elle débarrasse nos assiettes, je remarque qu’elle a à peine touché à la sienne. Elle revient avec une corbeille de fruits et m’invite à me servir. Les pêches ont l’air délicieuses et je n’en déniche pas souvent, pour ne pas dire jamais, sur mon île. Je commence à la déguster avec couteau et fourchette quand un rire moqueur me fait relever la tête :

— Si tu manges comme une lady, les gars vont te charrier un max !

— Cela prouvera qu’ils n’ont aucun savoir-vivre. Je trouve que c’est pratique : le jus ne dégouline pas partout et je n’en ai pas plein les mains. Et puis, entre nous, je ne suis pas sûre qu’ils osent !

Elle acquiesce avec une petite moue malicieuse. Quelques secondes plus tard, elle s’escrime avec son couteau et sa fourchette sur un pauvre brugnon qui subit le massacre.

— Doucement, tu découpes la peau comme tu le ferais avec un steak et ensuite, ça se coupe tout seul.

Elle s’applique de nouveau et gagne un peu de maîtrise. Devant mon air interrogateur, elle juge bon de préciser :

— Solidarité féminine. Et puis… Ils m’aiment bien, mais me considèrent comme une gamine. Toi, tu as l’allure d’une grande dame avec un look bien plus métal que moi. Il faut que je profite de ta présence pour prendre le vernis qui me manque.

Un sourire de connivence traduit mon approbation. Elle est amusante et d’une intelligence hors norme. Apprendre des autres n’est pas donné à tout le monde. Avec une mine dépitée, elle ajoute :

— Quand nos regards se sont croisés sur la terrasse, j’ai eu tellement honte que j’ai failli faire demi-tour.

— Honte de quoi ?

— De mon t-shirt informe et de ce bermuda, certes confortable, mais… Bof.

— Tu es chez toi. Moi, je suis en mission. Et rassure-toi, tu es magnifique… Même dans un sac.

Bon sang, Xandra ! Elle va penser que tu la dragues. Ce n’est pas le moment de la mettre mal à l’aise.

— Je n’en crois pas un mot. Mais merci quand même. Je ne sais pas trop comment te dire ça, mais…

— Mais ?

— J’essaie d’avoir une hygiène de vie correcte et donc j’évite de me coucher trop tard.

— Pas de soucis. Tu es consciente qu’à partir de demain je vais te coller aux basques toute la journée ?

— Je déjeune vers huit heures. Ensuite, je travaille à côté jusqu’à midi. Puis, une heure de détente, à la piscine, généralement. Puis répète avec les gars. Vers dix-sept heures, détente, piscine. Puis séance vidéo. Et enfin le dîner.

— Tu fais ça tous les jours ?

— Oui. Sauf si j’ai une obligation prévue, comme hier. J’ai peu d’expérience de la scène. Je dois posséder mes titres comme jamais. C’est pas du studio, je ne pourrai pas recommencer.

— OK. Je comprends.

— Je suis désolée.

Je cherche vainement la raison de cette remarque sortie de nulle part. Je ne vois vraiment pas :

— Pourquoi ?

— Je crois que tu vas t’ennuyer à mourir.

Elle paraît sincère. Inutile de lui rappeler pourquoi je suis là, je fais le choix de la taquiner un peu :

— Pas demain, en tout cas. Je vais découvrir la nouvelle star du métal.

— C’est pas bien de se moquer, Xandra !

— Oh, mais je suis tout à fait sérieuse.

Elle secoue la tête en signe de dénégation, avec une esquisse de sourire en coin. Et pourtant… je suis vraiment curieuse de l’entendre.

*

Mauvaise nuit ! Je me suis endormie le sourire aux lèvres en pensant à Megan et réveillée avec une migraine à force d’analyser nos échanges. Elle est charmante, c’est certain. Pétillante et sincère. Et tous les avertisseurs de danger hurlent dans ma pauvre tête : arrête de focaliser sur elle ! Mais c’est ma cliente, comment le pourrais-je ? Oui, ta cliente et une gamine qui a, au bas mot, quinze ans de moins que toi. Alors tu évites de faire le chamallow, ça ne te réussit pas. Tu remets ton masque impénétrable et tu la protèges. C’est tout.

Pfff… En une soirée, elle a fait voler en éclat toutes mes barrières patiemment élevées depuis… Arf, encore un pincement au cœur au moment de prononcer son prénom. Vais-je réellement en guérir un jour ? Pourquoi, de toutes les filles qui ont défilé dans mon lit ensuite, pas une seule ne m’a semblé digne d’intérêt ? Enfin, au-delà de quelques parties de jambes en l’air débridées… Un sourire discret, le bleu et la sincérité de ses yeux, ses longs cheveux roux flamboyant. Stop ! OK, Xandra, soit tu reviens à ta mission, soit tu demandes à Jen de te remplacer. Ce n’est pas compliqué. Allez, jogging dans le parc, douche revigorante et petit-déjeuner avec ta cliente. Ta cliente !

*

Je vais finir par croire que la charmante Megan que j’ai rencontrée hier soir n’était qu’un mirage ! Visage fermé, pas un mot depuis son entrée dans la cuisine. Il y a des gens qui ne sont pas du matin, à ce qu’il paraît. Même pas un regard. Son mug l’intéresse plus que moi. Cela devrait me faciliter les choses. Au contraire, cela m’inquiète. Je n’oublie pas qu’elle passe ses nuits avec l’ours de la bande. Une porte qui claque, c’est ce qui m’a réveillée au petit matin. Pas d’autres bruits suspects, mais les murs sont épais. Se sont-ils disputés ? Cela ne me regarde pas. Pourtant, la voir ainsi est triste.

— Tu as bien dormi, Xandra ?

— Oui et toi ?

— Très bien.

Deux questions, deux mensonges… La journée commence bien.

— Je peux t’écouter chanter ou tu préfères rester seule ?

— Tu en as vraiment envie ? Tu n’es pas obligée, tu sais.

C’est quoi ce ton désabusé ? Je ne peux pas dire que je la connais, mais là…

— Évidemment !

— D’accord, mais dans une heure, alors. Pour l’instant, je vais faire des exercices, c’est assez soûlant, en fait. Surtout pour commencer.

— Entendu. Votre prochain concert, c’est quand ?

— Dans deux semaines, une petite salle à Avignon. C’est Niko qui gère nos sorties.

— Il se lève à quelle heure ?

— Vu l’heure à laquelle ils sont rentrés, pas avant midi, je pense !

Le ton vindicatif apporte une certaine lumière sur la mauvaise humeur de notre star. Je vais donc devoir m’occuper le temps que ces messieurs s’échappent des bras de Morphée. Je suis tentée de chercher des vidéos de leurs prestations ou de leurs albums sur YouTube, mais, après réflexion, je préfère l’entendre en vrai pour une première. Par contre, rien ne m’empêche de m’informer sur ce Simon et sur les antécédents du groupe.

Une demi-heure plus tard, j’ai confirmé les dires de Nikola sur leur passé et le bouleversement, au moins au niveau de leur public, qu’a constitué l’arrivée de Megan. Quant au sieur Simon…

Mon smartphone se rappelle à mon bon souvenir ! Tiens… Jen vient aux nouvelles :

— Hello, Xandra ! Tu as un peu de temps pour moi ?

— Hi ! Toujours, ma belle ! Comment vas-tu ? Et Alannah ?

— Ma femme et moi filons le parfait amour dans le meilleur des mondes. C’est con à dire, pourtant c’est ce que je ressens.

— Je suis ravie pour vous deux. Vous le méritez.

— Et toi ?

— Tranquille, je prends mes marques. Pas d’incident pour l’instant.

— Et ta cliente ?

— Elle vocalise. J’ai l’autorisation de la rejoindre quand elle commencera vraiment à travailler son répertoire.

— Genre diva, sale gosse ?

— Non, non. La pauvre craint que ses exercices ne détruisent mes oreilles, je crois.

— Donc, premières impressions ?

— Si son chant est à la hauteur de sa plastique, elle va faire un malheur. Aussi rousse et pétillante qu’Alannah ! Iris aussi bleu que ceux de ta femme sont verts.

— Je parlais de la mission, Xandra.

Sa voix mesurée ne cache pas une douce ironie. Je me suis crashée en beauté. Faisons mine de rien :

— Pour l’instant, tout va bien. Je n’ai repéré aucune trace d’effraction. La villa n’est pas accessible pour des tirs extérieurs… sauf avec un fusil à lunettes, mais je ne crois pas qu’on en soit là. Les mecs vont être des boulets comme d’habitude. Enfin, à cette heure, je n’ai vu que Nikola Carti et il est correct. En tout cas, honnête : elle est son passeport pour la gloire et il ne s’en cache pas. Ton technicien sera ici vers quatorze heures pour les caméras. Le copain de Megan va être un problème, c’est certain. Un gros lourdaud comme on en fait plus.

— Ah…

— Quoi ?

— J’espérais que l’information soit erronée. Ou au pire périmée…

— Ouais et c’est bien le pire de la clique. Je me demande ce qu’elle lui trouve. On ne peut même pas dire que ce soit un Apollon.

— J’ai dans l’idée que tu n’es pas forcément objective, là. Mais n’oublie pas que ce sont nos clients. La seule chose qui nous importe, c’est de protéger Megan. Envers et contre tout.

— J’y veillerai, ne t’inquiète pas. C’est l’heure de descendre. Tu voulais savoir autre chose ?

— Non. Tiens-moi au courant à la moindre nouveauté. Et… fais attention à toi, Xandra.

— Pas de soucis, je n’ai rien perdu de mes réflexes. Je suis pleinement opérationnelle.

— Ça, je n’en doute pas. Je pensais à ton cœur.

— Il est en pleine forme aussi. À bientôt !

Son hésitation avant de me saluer et de raccrocher ne m’a pas échappé. J’ai bien fait d’abréger. Aucune envie qu’elle me parle de « l’effet Megan ».

Je me surprends à être réellement impatiente de l’entendre. Espérons qu’elle sera à la hauteur de ce que Nikola m’a vendu ! Ce qui me frappe, sitôt sortie de la chambre, c’est le silence. Je descends les escaliers discrètement pour aborder le salon : la salle de musique est fermée. Dois-je taper ou faire le tour par la cuisine ? Avant de me décider, je vois avec soulagement Megan passer la tête dans la porte qu’elle vient d’entrouvrir. Elle me fait signe d’entrer avec un grand sourire.

— Tu es médium ? Comment as-tu deviné que j’étais là ?

— C’est l’heure que nous avions convenue et j’ai dans l’idée que tu es ponctuelle. Peut-être même une maniaque dans le genre.

— Bien vu ! Je tolère mal les retards non justifiés.

— Je note. Tu sais… On est des artistes. Parfois, on a un peu la tête dans les nuages, il ne faudra pas nous en vouloir.

— La sécurité ne supporte pas l’à-peu-près.

Le t-shirt informe d’hier a laissé la place à un chemisier blanc cintré, soulignant la finesse de sa taille. Les deux boutons défaits suggèrent un décolleté plus qu’appétissant. Elle me désigne un fauteuil et prend une télécommande dans sa main gauche et un micro sans fil dans la droite. Hésitante, elle pince ses lèvres puis respire profondément :

— Le micro, c’est pour me rassurer en fait. Il n’est pas branché. J’ai l’habitude d’en avoir un en concert.

— Tu es stressée ?

— J’avoue.

— Pourquoi ?

— Chanter seule devant une inconnue, c’est pas si facile pour moi. Et encore moins avec toi. Tu connais notre répertoire ? Tu veux un titre en particulier ?

— C’est moi qui te perturbe, Megan ?

— Plutôt, oui. J’aimerais que tu apprécies au moins ma voix.

J’affectionne déjà tout le reste, ma belle. Même si je n’ai pas la liberté de te le dire.

— Tu as du talent, tous ceux qui t’ont entendue sont unanimes. Alors, détends-toi. Je comprends que l’exercice soit inhabituel. Tu as le droit de faire quelques erreurs.

— Quelle horreur ! Je ne saurais plus où me mettre !

— Ne t’avise pas de disparaître, même en cas de foirage total. Je n’apprécierais pas de devoir jouer à cache-cache. Ce n’est plus de mon âge !

Elle éclate de rire et c’est un brin plus détendue qu’elle m’apostrophe :

— Non, mais tu cherches à me tétaniser, là ? Avoue !

Je lève les mains en signe de dénégation, un sourire aux lèvres.

— Bon… Je vais prendre une ballade acoustique pour commencer. « My life without you ».

Elle respire deux fois et lance la bande. Sa voix emplit l’espace. Je me laisse envahir par la musique tout en me concentrant sur sa production. Au fil de la chanson, elle monte dans les aigus, comme dans les airs d’opéra, puis descend assez bas pour retrouver des notes plus graves que je ne l’aurais imaginé. Mais si son chant est étonnant, que dire des émotions qu’elle diffuse au-delà des mots ? J’ai l’impression qu’elle est en train de vivre en direct la séparation qu’elle raconte. Son visage est d’une tristesse douloureuse qui fait écho à ma propre histoire. Je refoule les larmes qui cherchent à s’inviter tandis qu’elle me fixe enfin, pour les dernières mesures. Elle ferme les yeux quelques secondes et revient vers moi, anxieuse :

— Alors ?

 

[1] Version féministe et britannique de « Oh, mon dieu » !

 

4 – DÉCOUVERTE

Orange, France. Villa Arausio.

 

— Tu vas devenir une vraie star, Baby girl. Ta voix et tes émotions m’ont touchée en plein cœur. Si tu le dis à qui que ce soit, je nierai en bloc !

Toute la tension de ses épaules retombe et elle me remercie avec un sourire que je qualifierais d’angélique si je ne gardais pas une certaine mesure. Foutaises ! Elle est angélique.

— Tu es gentille. Tu vois, c’était loin d’être parfait. Je dois encore progresser sur la gestion de ma respiration, pour avoir plus d’amplitude et plus d’agilité dans les aigus.

— Tu as l’essentiel, c’est ta voix et ta volonté de t’améliorer. Et tu es déjà prête à assurer sur une scène. Aucun doute, là-dessus.

Elle paraît toute gênée, à présent, et triture son micro sans s’en rendre compte.

— Tu préfères que je te laisse travailler seule ?

— Oh, je comprends. Tu dois avoir des millions de trucs à faire.

— Si je ne te dérange pas, je reste.

— C’est vrai ? Tu as réellement aimé, alors ?

— Megan, tu dois savoir quelque chose de super important. Quoi que tu me demandes, je ne te mentirai jamais. Une seule exception : si te dire la vérité mettait ta vie en danger.

— Et si tu devais avoir des choses désobligeantes à formuler ?

Son murmure trahit un passé qui n’a pas dû être tout rose. L’ours n’est sans doute pas toujours très tendre avec elle.

— Les propos ne sont blessants que s’ils sont prononcés pour faire du mal. Si la bienveillance et la douceur les accompagnent, cela se reçoit beaucoup mieux.

J’ai l’impression qu’elle est prête à laisser tomber quelques larmes. Elle soutient mon regard un court instant puis se détourne vers ses partitions. Sa voix est parfaitement neutre quand elle reprend :

— Je vais suivre mon programme avec la setlist pour le prochain concert. Je les enchaîne sans pause pour gagner en endurance. C’est assez physique, en fait. Les chansons sont exigeantes en souffle et, parfois, je suis obligée de finir en forçant. Je déteste ça.

Elle lance la bande et je m’installe confortablement pour ma représentation privée. Les titres défilent et sa voix m’enchante. J’en ai même la chair de poule sur certains morceaux. Elle les vit vraiment et a une capacité à faire passer les émotions assez bluffante pour son jeune âge. J’ai peur d’imaginer des souffrances personnelles derrière certains regards. Je crois…

— C’est quoi ce bordel ? On peut pas avoir un peu de calme.

Arrête donc de gueuler, connard ! L’ours a débarqué en hurlant suivi de Nikola et trois autres gars. Un coup d’œil gêné vers moi et ils filent dans la cuisine sans demander leur reste. Je me lève en croisant les bras sur ma poitrine. L’importun ignore mon air désapprobateur et apostrophe Megan sans ménagement :

— Je veux déjeuner dans le silence ! Combien de fois je vais devoir t’le dire ? On répète l’aprèm, pas le matin !

Sans un mot, Megan pose violemment son micro sur son pupitre qui ne résiste pas et s’écrase au sol. Elle s’enfuit vers la cuisine puis sort par la porte-fenêtre tandis que l’ours ne dissimule même pas un sourire satisfait. Qui devient méprisant en passant, sans s’attarder, sur ma petite personne. Le remettre à sa place me démange furieusement, mais je juge plus utile de suivre Megan. Les caméras ne sont pas encore installées.

Je m’attends à devoir faire le tour du parc pour la trouver. J’allonge le pas vers la lisière des arbres et je commence à l’appeler doucement pour éviter d’ameuter les autres. Pas de réponse. Je pénètre sous le couvert et je finis par entendre à ma gauche :

— Je suis là.

Je la repère rapidement, adossée contre un tronc, les jambes repliées contre son torse, comme pour se protéger. Elle essuie rageusement ses larmes et me défie du regard.

— Je peux m’asseoir ?

Devant son mutisme, je me pose à terre, en tailleur, face à elle.

— Ça va ?

Son attention reste fixée au loin, sur un point connu d’elle seule, alors qu’elle me répond avec véhémence :

— Nickel. La vie est belle et je déborde de bonheur.

Son ironie me ferait presque sourire si elle ne cachait pas un profond malaise. J’ai dans l’idée qu’elle rejettera compassion et pitié.

— Pourquoi tu ne lui as pas dit ses quatre vérités ?

J’hérite d’un coup d’œil agressif, d’un pincement de lèvres. Puis elle s’adoucit :

— Pour envenimer les choses ? À quoi bon ? Je préfère éviter la confrontation.

— Et les autres ne t’aident pas ?

— J’étais la copine de Simon avant de rentrer dans le groupe. Je suppose qu’ils ne s’en sentent pas le droit.

Une belle bande de lâches, oui ! J’ai bien envie de lui redonner le sourire, moi :

— Tu as faim ?

— Hors de question ! Il va me piquer avec ce qu’il croit être de l’humour et je vais me vexer. Il prend un malin plaisir à me reprocher mes kilos en trop.

Quels kilos ? Elle est absolument parfaite.

— J’avais dans l’idée de t’emmener en ville.

— Tu es sérieuse ? Tu ne me confines pas ici pour ma sécurité ?

— Te protéger veut aussi dire prendre soin de ta santé mentale. Et là, avec ton moral en berne, elle est clairement en danger, non ?

Bien sûr, Xandra ! Ma phrase est à peine terminée qu’elle est debout puis une moue dépitée s’invite sur son joli minois :

— Je suis pas assez bien habillée pour ça. Et j’ai pas de tenue chic comme toi.

— Megan ! On a la même tenue. Jean, t-shirt, baskets. La seule différence, c’est que je ne mets que du noir. Et puis, je suppose qu’il y a des petits restos sympas où on ne déjeune pas en robes de soirée, non ?

Son fronçage de sourcils n’annonce rien de bon. J’insiste :

— Qu’est-ce qui cloche ?

— Tu ne vas pas toujours dans des grands gastronomiques ? Je peux te proposer un chouette petit resto ?

— Bien sûr ! Je vis simplement, contrairement à ce que tu sembles penser.

J’ai droit à une moue peu convaincue, mais elle pianote sur son smartphone avant que je puisse ajouter un mot. Une sonnerie et son interlocuteur décroche :

— Salut, Pierrot ! Tu aurais une table pour moi d’ici dix, quinze minutes ? Deux personnes.

— …

— Super ! On arrive. Merci, mon Pierrot.

Mon Pierrot ? Baby girl aurait-elle un amant ? En tout cas, elle est tout sourire !

— On décolle ? On évite les autres, j’ai pas envie d’argumenter.

— J’y vais seule pour rappeler à Nikola le passage du technicien pour les caméras.

— Il faudra que tu sois là ?

— Non. Il a un plan précis et il connaît son métier.

Tandis qu’elle reste sur la terrasse, je pénètre dans la cuisine. La conversation s’arrête et les quatre gars se retournent vers moi dans un bel ensemble. Je m’adresse à Nikola :

— Le technicien pour les caméras sera là à quatorze heures tapantes. Il connaît son boulot et vous pouvez lui faire confiance.

J’aurais pu lui annoncer que je partais sur la lune, j’aurais eu droit à la même mine paniquée :

— Vous sortez ?

— J’emmène Megan déjeuner à l’extérieur.

L’ours m’apostrophe avec un mépris sans égal :

— Pas question. Elle ne bouge pas. Et, tant qu’on y est, annule le technicien. Je veux pas être espionné.

— Les caméras ne sont pas négociables, la sécurité est prioritaire sur toute autre considération. Il y va de sa vie. Et « tant qu’on y est », le déjeuner, non plus. Sans oublier que je ne vous ai pas autorisé à me tutoyer.

J’utilise ma fonction « reine des glaces » et je ne le lâche pas du regard. Outré, il se propulse à quelques centimètres de mon visage. Il est bien plus carré que moi et nous avons la même taille. Je refuse de reculer bien que je ne goûte guère une telle proximité. Il insiste :

— J’ai dit non.

Les autres retiennent leur souffle et se gardent bien de se mêler de la conversation. D’un ton ferme et sans l’ombre d’une hésitation, je confirme ma vision de la situation :

— Vous n’avez pas voix au chapitre.

Je crains un instant que Megan n’intervienne et ne renonce. Il me serait impossible d’aller contre sa volonté. Pas le temps d’épiloguer, ma réplique a déclenché une réaction épidermique : ses mains atterrissent sur mes épaules dans l’intention évidente de me repousser, j’imagine, violemment. Je profite de son élan pour le faire passer par-dessus moi et le bloquer à terre. Il a de la chance, aucun meuble en travers de son vol plané !

— Premier avertissement. Me toucher n’est pas une option. La prochaine fois, je te casse le bras sans préavis. Compris ?

Il cherche à se dégager et je resserre ma prise :

— Compris ?

Il laisse échapper un grognement que j’interprète comme une approbation. Je le relâche en m’éloignant de quelques pas et sors sous l’œil médusé de l’assistance. Personne ne s’est porté à son secours. L’effet de surprise ? À surveiller. Je viens de me faire un ennemi mortel après cette humiliation publique. C’est une erreur, mais impossible de céder. Au moins, les choses sont claires. Megan a vu toute la scène depuis la terrasse : son regard brillant d’admiration ne me laisse aucun doute sur le sujet. Son pas joyeux tandis que nous rejoignons le garage me rassure quant à son attitude. Il a pris une bonne leçon et cela lui fait plaisir. Elle n’est pas complètement atteinte par un pseudo « syndrome de Stockholm ».

Elle ouvre l’abri et reste en arrêt devant la Goldwing :

— Elle est à toi ?

— Je la loue, oui. Tu aimes les motos ?

— J’adore, mais de loin.

— Tu en as peur ?

— Non.

En bon garde du corps, j’ai toujours sur moi mes papiers et les clés de mon moyen de transport pour permettre un départ précipité. Et heureusement que je suis prévoyante de nature : je lui tends la deuxième veste en cuir et j’enfile la mienne. Je sors l’engin, puis équipe ma passagère du second casque. Avant de mettre le mien, je lui donne les consignes nécessaires qu’elle écoute avec un grand intérêt. Une fois en place, j’ouvre le portail avec la télécommande que j’ai accrochée à la SmartKey. Flûte ! Tellement pressée de l’emmener que j’ai oublié la destination…

— On va où ?

— Tu connais Orange ?

— Juste le théâtre.

— Génial ! Le resto est tout à côté.

— Je me gare sur le cours Briand ?

— C’est ça !

— Accroche-toi !

Petit regret : elle a choisi de se tenir aux poignées latérales ! Seuls ses genoux sont en contact avec mes hanches. Je sens, de ce fait, sa crispation. Je démarre doucement. Enfin, autant que cela est possible sans nous retrouver au sol ! Vu le poids de la moto, je n’ai pas trop envie de la relever. Ni de passer pour une cruche devant la demoiselle !

*

Moto garée et sécurisée, casques rangés, nous prenons la direction du théâtre, par le haut du cours, cette fois. Je la suis, c’est sa ville ! Curieuse de son ressenti, je ne résiste pas à la questionner :

— Alors ? La balade t’a plu ?

— J’ai adoré ! On en refera ?

— Disons que… Déjà, je vais te ramener !

Son rire illumine ses iris en harmonie avec le ciel complètement dégagé. Je remarque qu’elle porte sa veste d’une main calée sur son épaule… comme moi. Une légère brise joue avec son t-shirt blanc, un peu transparent et je devine par moment une fine dentelle assortie. Xandra, regarde devant toi ! Ce n’est pas bon pour tes artères, les coups de cœur.

— Xandra ?

— Oui ?

— Je… Tu n’es pas là depuis longtemps, mais j’apprécie vraiment ta présence. Comme une bouffée d’oxygène, tu comprends ?

— L’oxygène, c’est vital pour survivre. On peut donc dire que ça fait partie de ma mission de protection.

Mon clin d’œil dissipe sa gêne. Un tel aveu n’a pas dû être si facile. C’est me glisser à demi-mot qu’elle n’est pas heureuse. Nous arrivons en vue du théâtre, par le côté, directement sur l’îlot de verdure qui le jouxte. Elle s’arrête brusquement et son embarras est visible :

— Je préférerais que ta profession reste sous silence.

Ah… Elle m’emmène chez des voyous ?

— Pourquoi ?

— Je ne veux pas qu’ils s’inquiètent, tu vois ?

— Savoir qu’on te protège devrait plutôt les rassurer, non ?

— C’est-à-dire… Ils ne sont pas au courant. Vraiment, je ne veux pas qu’ils s’inquiètent.

J’ai bien compris. J’acquiesce, un peu froissée, malgré moi. Je suis fière de ma profession et je ne la camoufle pas. D’autant plus que c’est assez dissuasif. Sois honnête, Xandra, tu n’as pas l’habitude de le crier sur les toits. Ce qui te dérange, c’est qu’elle puisse avoir envie de te « cacher ». Elle est entrée et je la suis dans une petite salle toute en longueur.

— Bonjour, Pierrot !

— Hey, Pitchoune ! Comment tu vas ?

— Très bien. Je te présente mon amie, Xandra.

Je salue celui qui me paraît être le cuistot et sans doute patron du lieu. Finalement, amie, cela me plaît bien aussi.

— Je vous installe à l’intérieur ? Ça te convient ?

— Oui. Ta terrasse est pleine, mon Pierrot, c’est chouette !

— Je me plains pas, ça marche bien.

— Normal, t’es le meilleur !

Il éclate de rire et nous désigne une table discrète dans le fond. Impeccable ! Les fenêtres sont assez loin pour ne pas être un danger immédiat. Cerise sur le gâteau, nous serons seules : je n’aurai que les entrants à surveiller. J’adopte la chaise qui me permet d’avoir une vue panoramique sur les alentours.

— Je vous sers un apéro, les filles ? Bon, Megan, je sais : cocktail maison jus de fruits.

— Pierrot ! J’ai dix-huit ans maintenant.

— Taratata, mon chou ! T’es toujours un bébé.

Elle s’apprête à protester, je prends les devants :

— Ce sera très bien pour moi aussi. Pas d’alcool sur une moto.

— C’est toi qui conduis, pas moi.

— Et si un état d’ébriété te fait perdre ta jugeote ou ton équilibre, on se retrouve à terre toutes les deux.

Elle croise les bras et ne dit plus rien. Contrariée ? Bon, j’exagère un peu, une Goldwing ne verse pas si facilement.

— J’aime bien ta copine, moi. Deux cocktails maison pour ces dames !

Il disparaît avec un franc éclat de rire, sous l’œil courroucé de la miss. Je ne vais pas arranger les choses, mais il vaut mieux que je sois au courant :

— Tu as l’habitude de boire ?

— Euh… De l’eau, oui.

— Et l’alcool ? Tu aimes quoi ?

Elle pince les lèvres puis soupire devant mon regard insistant.

— Je n’en sais rien.

— Comment ça ?

— J’ai jamais eu envie de goûter quoi que ce soit.

J’ai du mal à comprendre.

— Pourquoi aujourd’hui, alors ?

Nouveau soupir accompagné d’un léger rosissement :

— Pour que tu arrêtes de m’appeler « Baby girl » ?

— Tu n’aimes pas ?

— Je ne suis pas un bébé !

Ah…

— C’est un surnom plutôt gentil, affectueux, non ?

— Ça me donne l’impression que tu me prends pas au sérieux. Comme les mecs, quoi !

— Alors ça, « Baby girl », c’est une insulte !

Elle aurait pu mal réagir et c’est tout le contraire. Son sourire revenu, elle retient une réplique à l’arrivée de son pote :

— Voilà vos cocktails et les cartes, Mesdames. Je récupère votre commande dans un petit moment.

Elle pose son menu et a retrouvé son aplomb :

— Tu aimes le poisson ? On prend le plat du jour ?

 

Le début vous a plu ? Vous souhaitez connaître la suite des "aventures" de Megan et Xandra ? Vous n'êtes pas au bout de vos surprises, promis !

Pour continuer sur votre lancée, cliquez sur le bouton de votre choix ci-dessous et bonne lecture !

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