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Alexandra Mac Kargan
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Sous le masque - Partie 1

Sous le masque

DÉDICACE

 

 

À toutes celles, à tous ceux qui ressentent un certain malaise parce qu’ils sont hors normes. Votre différence fait votre richesse et ne laissez personne vous dire le contraire.
Elle a façonné votre personnalité, votre sensibilité. Parce qu’un caractère fort se construit dans l’adversité !

1 – J’Y VAIS, J’Y VAIS PAS !

Franchement, Adèle ! Qu’est-ce qui t’a pris d’accepter ce poste ? Tous les signaux sont au rouge. Déjà un mec seul dans un chalet de montagne isolé ! Bon d’accord, il est en convalescence et tu y vas pour des soins. Mais quand même !
Tu vas loger chez lui pour le temps de ta mission. J’espère que ta chambre aura un verrou sinon tu auras intérêt à te barricader.
— Mais, c’est quoi ce lambin ! Je vais finir par arriver de nuit. Tourne ! À droite, à gauche, je m’en fous. Ah ! Il s’arrête. Enfin !
Je sors du dernier village avant ma destination et j’avale les premiers virages qui montent vers la station. Surtout, ne pas lâcher ma frustration sur l’accélérateur. Ce serait ballot que l’infirmière se retrouve dans le fossé et à l’hôpital. J’entends encore Éric, mon voisin et ami, le traître qui m’a convaincue d’accepter cette mission :
— Adèle, c’est une opportunité que tu ne peux pas louper : il paie bien et tu es dans la galère, tu te rappelles ? Tes économies fondent à vue d’œil et ce salaud de Cartic t’a blacklistée sur toute la région. Tu prends Guillaume en charge ou tu émigres, c’est aussi simple que ça !
C’est sûr qu’être le grand ponte d’un prestigieux hôpital lyonnais, ça aide à nuire ! Bref… Je préfère reléguer cet abruti au plus profond de ma mémoire. Reste que, effectivement, cette mission est un peu celle de la dernière chance pour sauver mes finances et me faire oublier. J’ai la rage quand même ! Se retrouver au bord du gouffre pour avoir simplement refusé les avances d’un salaud. C’est aberrant. Mais ça explique aussi le taux de turn-over du personnel féminin.
Et tout le monde se tait, pose un voile pudique sur le problème. Tout le monde, sauf toi ! Il a fallu que tu le dénonces. Comme si les administrateurs allaient prendre le risque de perdre Cartic et ses financements ! Et tu as juste oublié un détail crucial : vu ta silhouette bien enrobée, personne ne t’a écoutée ! « Enfin, Adèle, vous ne voulez tout de même pas nous faire croire que le professeur Cartic pourrait s’intéresser à vous ? Enfin, Adèle, vous n’êtes pas ce qu’on peut appeler un top modèle ! Vous avez rêvé. Enfin, Adèle, revenez sur terre et cessez de nuire à l’éminent professionnel que nous connaissons tous. » Le prochain qui me sort un « Enfin, Adèle… », il va prendre cher !
Les mots font toujours aussi mal. Le dégoût, l’incrédulité, le soupçon qui transpirent de ces mots, c’est plus que je ne pouvais en supporter. Et c’est moi qui me suis retrouvée sans boulot, au ban de la société ! Le monde à l’envers… Et ce salaud a poussé le vice jusqu’à me blacklister partout ! Y’a pas de justice, c’est un fait.
J’avise le panneau qui annonce l’entrée de la station. Ouf ! Je suis arrivée en haut sans rencontrer de neige. On est en fin de saison mais la météo nous en promet encore pour les jours qui viennent. Ma petite Clio n’est pas vraiment taillée pour ces climats, j’espère qu’elle va survivre. Concentrée sur mon GPS, je ne prends pas le temps de me repérer ou d’admirer le paysage. Flûte ! Je sors à nouveau du village et il me reste dix minutes de trajet. Je vais réellement être isolée avec ce mec. Mon cœur s’affole et je commence à paniquer. Ce n’est pas le meilleur moment dans ma vie pour me retrouver confrontée à une nouvelle agression. Mais pourquoi j’ai accepté, bordel ?
Parce qu’Éric est persuasif et qu’il t’a convaincue que tu ne risquais rien : « C’est un ami d’enfance. Il est charmant et respectueux. Ne t’inquiète pas. J’ai bien mentionné que tu étais ma voisine et que tu lui rendais service. » En tout cas, chez lui, ça paraissait plus engageant. Ici et maintenant, beaucoup moins.
— Vous êtes arrivée.
Le GPS vient de mettre fin à mes cogitations devant un chemin qui s’enfonce dans la forêt sur ma gauche. Arrêtée, j’hésite. Une boîte aux lettres indique l’entrée d’une propriété privée. Je m’engage sur la piste caillouteuse, digne d’un rallye africain bien connu, de façon à lire le nom sur l’étiquette : Guillaume De Wein. C’est bien ça. Un coup d’œil vers ma destination supposée : je ne vois même pas le chalet. À quelle distance de la route est-il ? Plus il est loin, plus il sera compliqué de m’échapper en cas de besoin. Et ma Clio va souffrir. Allez, Adèle ! Tu avances ou tu repars, mais tu n’attends pas la nuit.
Je n’ai jamais reculé devant l’adversité de toute ma vie. Hors de question de me laisser intimider maintenant. Éric ne m’aurait pas envoyée ici, s’il avait la moindre inquiétude. OK, cela ne veut pas dire qu’il a raison. Mais bon, si on doute de tout, on ne fait plus rien. Et puis… depuis « l’incident », j’ai toujours une bombe anti-agression dans mon sac. Il me suffit de la mettre dans la poche de mon manteau et elle sera rapidement accessible. Action ! Je repars lentement. Inutile d’éclater un pneu sur un caillou trop pointu. Deux cents mètres plus loin, je tombe sur un autre sentier sur la gauche. Il mène tout droit à un chalet somptueux, bien trop grand pour un célibataire, d’ailleurs. Bref, ce n’est pas le sujet ! Un gros 4x4 occupe une partie du parking mais j’ai largement la place de glisser mon modeste véhicule à côté. Surtout ne pas l’emboutir !
Inutile de prendre ma valise tout de suite. Si je décide de décamper, elle ne fera que me ralentir ! La bombe dans la poche, mon sac et un beau sourire professionnel ! Les trois marches du porche avalées, je sonne à la porte. Quelques secondes passent. Pas de réaction, aucun bruit. J’en profite pour jeter un œil aux alentours. L’endroit est apaisant et mystérieux. Pour un peu, je ne serais pas surprise de voir des lutins et des fées sortir du sous-bois ! Ou ce pourrait être aussi le décor d’un film d’horreur… Je frissonne de froid ou d’effroi, je ne saurais dire. En attendant, j’écrase le bouton de la sonnette avec vigueur cette fois.
— Je n’achète rien. Repartez !

2 – L’OURS

Je me retrouve face à une porte close qui parle ! Quel ours mal léché peut réagir ainsi ? Reste calme, Adèle, c’est un patient. La douleur rend souvent agressif.
— Je ne vends rien. Je suis votre infirmière.
— Ma quoi ?
— Infirmière !
Cette fois, j’ai hurlé. La moutarde commence à me monter au nez. C’est trop demander d’ouvrir une porte ? Le bruit du verrou vient répondre à ma question muette. Je me retrouve face à un grand gaillard en tenue d’intérieur assez chic, allant jusqu’aux ridicules gants blancs en soie, et… un masque de cuir sur le visage !
— Vous faites erreur, je n’ai pas d’infirmière.
— Vous êtes monsieur De Wein ?
— Oui mais…
J’ai froid à présent et j’aimerais bien mettre fin à cet intermède désagréable. Je lui coupe donc la parole au mépris de toute politesse.
— C’est Éric qui m’envoie. Adèle Rinard. Il a dû vous prévenir que j’arrivais aujourd’hui.
— Éric Tagli ?
— Oui. Je peux entrer ? Il ne fait pas très chaud dehors.
Le masque m’empêche de déceler son état d’esprit. Il me scrute de haut en bas. S’il fait une réflexion sur mon physique, je vais lui chauffer les oreilles ! Avec un soupir, il regarde sa montre puis s’efface pour me laisser passer. J’hésite à récupérer ma valise mais j’ai trop peur qu’il change d’avis et se barricade à nouveau.
— Porte-manteau : manteau !
Il se prend pour un robot, ce mec ? Ça promet ! Mon manteau, je le garde et je tâte mon moyen de défense dans la poche pour me rassurer. Indifférent, il me précède dans la pièce de droite : un immense salon avec des baies vitrées donnant sur la forêt. Attirée comme un aimant par la vue qui se dévoile au fur et à mesure que j’avance, je découvre une petite vallée en contrebas avec un torrent très agité. Les pics aux sommets enneigés confèrent de l’ampleur à ce paysage enchanteur. J’en profite : le soleil est déjà passé derrière la montagne et la nuit ne va pas tarder à tomber.
— Je n’ai pas besoin d’une infirmière. Vous pouvez repartir.
Je me retourne d’un bloc et observe le curieux personnage. Son masque couvre vraiment tout son visage. Un tissu noir cache même ses lèvres. Ses yeux sombres sont inexpressifs. Il n’a pas l’air menaçant. Réfugié derrière le bar d’une cuisine ouverte, bras croisés, il attend visiblement que je déguerpisse ! Pas si vite, mon bonhomme, je ne suis pas venue jusqu’ici pour faire demi-tour, simplement parce que tu es de mauvais poil !
— La nuit tombe. J’habite à Lyon, il m’est impossible de reprendre la voiture à cette heure. Éric m’a promis que vous m’hébergeriez.
— Rien que ça ? Je n’ai rien demandé, moi. Retournez à la station, louez un studio et vous repartirez demain matin.
Mais quel malotru ! Et Éric, je te retiens, toi. Si vraiment tu ne m’as pas annoncée, tu vas passer un sale quart d’heure.
— Écoutez, je suis fourbue et je n’ai pas l’habitude de conduire sur des routes de montagne. Vous avez bien une chambre à me proposer pour la nuit ? Je repartirai demain si c’est toujours votre souhait.
Son agacement est perceptible. Et moi, je prends le risque de dormir chez un inconnu, mal éduqué et qui meurt d’envie de me jeter dehors ! Ma cocotte, tu auras intérêt à bien barricader ta porte ! Enfin… si tu arrives à rester ! C’est le monde à l’envers.
— Qu’est-ce qui me prouve que c’est bien Éric qui vous envoie ?
— Appelez-le !
Ne pas voir le visage d’une personne est vraiment déstabilisant. Ses doigts tapotent sur le bar un instant. Cela me paraît interminable. C’est pourtant simple, je ne peux pas repartir de nuit ! Et dormir dans la voiture… Je vais congeler, c’est certain. Il finit par sortir de la pièce sans un mot. J’imagine qu’il s’est isolé pour téléphoner ? En tout cas, il ne m’a pas mise dehors, c’est toujours ça de gagné.
Bon… J’espère que cela ne va pas être trop long, j’aimerais quand même me poser et me détendre un peu. Venir ici a été épuisant pour moi qui ne fais que des trajets de ville. J’avise l’immense canapé d’angle tout blanc. Après tout, je peux bien m’asseoir même si je n’y ai pas été invitée. Je m’enfonce littéralement dans les coussins les plus moelleux et doux que j’ai jamais vus de ma vie. Ma belle, des intérieurs luxueux comme ça, tu n’en as pas côtoyé beaucoup, il faut dire ! Je ferme les yeux pour profiter au mieux de cette sensation bien agréable. Aucun bruit. Si… Un léger vent dans les feuillages extérieurs me berce délicatement. J’espère que l’ours ne va pas tarder, j’ai les paupières lourdes.
*
Je me réveille brusquement. La nuit est tombée… Comment ai-je pu m’assoupir ici ? Il aurait pu m’agresser par surprise. Vraiment Adèle, tu n’es pas prudente ! D’ailleurs, où est-il ? Je me lève et sursaute en le découvrant sur ma droite, attablé, un livre à la main. Sa Majesté dans son royaume : la table peut facilement accueillir douze convives ! Il me dévisage, toujours muet. Agacé. Eh bien, moi aussi, j’en ai ma claque de la situation :
— Bon ! On fait quoi ? Vous allez me jeter dehors et avoir ma mort sur la conscience ?
Je jurerais avoir aperçu une lueur d’amusement dans ses prunelles sombres. Pourtant, rien ne transparaît dans ses mots :
— Je vais vous conduire à votre chambre pour cette nuit.
Ouf ! Au moins ça de gagné. Par contre, je comprends bien que la mission tombe à l’eau. Un aller-retour pour rien !
— Il faut que je prenne ma valise dans mon coffre.
— C’est nécessaire pour une seule nuit ?
— Vous dormez habillé, vous ? Moi pas. Sans compter ma brosse à dents, mon…
Il lève les bras pour m’interrompre :
— OK, OK. Je vous attends.
Un gros soupir accompagne ma sortie. Il aurait pu m’aider, non ? La galanterie n’est plus ce qu’elle était. En même temps, tu n’es pas une faible femme et tu revendiques l’égalité. Assume !
Heureusement que la lumière du porche me donne un peu de visibilité, j’aurais aussi bien pu me perdre sur le parking sinon. Note pour plus tard : mieux vaut deux petites valises qu’une grosse !
 
3 - REJET
— Débrouillez-vous !
J’entends encore ses derniers mots, hier soir, avant qu’il se barricade littéralement dans sa chambre. J’ai nettement perçu le bruit de son verrou ! Le monde à l’envers, non ? Il a eu peur que je mette à mal sa vertu ? Ne te moque pas, Adèle, ce n’est pas bien. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner qu’il se cache. Tu n’as pas aperçu le moindre centimètre carré de sa peau hier ! Même te sachant infirmière, il n’assume pas. D’après Éric, son corps est couvert de cicatrices, suite à un accident. J’en ai vu d’autres. Il est primordial que je lui fasse comprendre que je suis là pour le soigner… s’il m’en laisse le temps.
Parce que je l’emmerde, c’est clair. La conclusion s’impose après analyse de cette soirée et cette nuit hallucinantes. Une tasse de café à la main, un paysage brumeux devant moi dont je ne devine que la cime des arbres, je réalise l’ampleur de la tâche. Il n’est pas encore sorti de son antre. Ou de son appartement, devrais-je dire, je ne doute pas que son refuge soit au moins aussi bien que le mien : une pièce de taille respectable faisant office de salon précède une chambre de vingt mètres carrés au bas mot, avec salle de bain privée digne des plus grands hôtels. Le tout avec une vue époustouflante sur le sommet des pics enneigés et, pour ce matin, une mer de nuages baignée de soleil ! À présent, il a disparu, la brume est restée…
Un deuxième café vient relancer mes interrogations sur mon hôte. Une fois barricadé chez lui, il m’a donc laissé me débrouiller pour trouver de quoi dîner ! Il m’a même encouragé à fouiller les placards, le frigo, le congélateur pour dénicher de quoi satisfaire mon estomac. Je me suis contentée de me faire une omelette au fromage. Pas très motivée pour faire plus que ça.
Dois-je insister pour rester et accomplir ma mission ? Sera-t-il plus aimable ce matin ? Un déclic vers sa chambre m’indique que je vais bientôt être fixée. L’ours fait son apparition et son regard sur moi n’est pas très amical. Et bien non, cher monsieur, je n’ai pas disparu dans la nuit ! En même temps, il est de nouveau camouflé des pieds à la tête, il devait donc s’attendre à me trouver ici, non ?
J’hésite à le saluer. Il fait sans aucun doute partie des personnes qui ne décrochent pas un mot avant leur café. Je reporte par conséquent mon attention vers le paysage. La brume tarde à se lever. J’ai même l’impression qu’elle est plus dense et plus haute que tout à l’heure. Son gris blanc, un peu terne, contraste avec le ciel bleu azur qui met en valeur les sommets brillants de neige. Je suis d’une oreille les bruits dans mon dos. Ils se réduisent à quelques frottements, quelques pas qui restent à distance, puis la machine à café prend de nouveau le dessus. Cette fois, l’ours se rapproche lentement. Sans hésitation, je me tourne de trois quarts pour l’avoir dans mon champ de vision. Je le salue d’un signe de tête et obtiens à mon grand étonnement une réponse :
— Bonjour. Vous avez bien dormi ?
— Parfaitement bien. Les voisins sont très silencieux.
— Oh… Vous n’avez donc pas entendu le hurlement des loups ?
Il veut me faire peur, n’est-ce pas ? Son ton pince-sans-rire pourrait me faire douter mais l’étincelle dans son regard… La preuve d’une forme d’humour ? Son insistance à scruter ma réaction me conforte dans cette idée :
— Eh bien, non ! J’ai un sommeil de plomb quand je me sens en sécurité. Et votre palace est incontestablement une forteresse apte à repousser une horde de loups.
Il hoche la tête, semblant déçu. Je ne suis pas une faible femme qu’on peut effrayer avec des histoires à dormir debout, ne vous en déplaise ! Même s’il y a sûrement des prédateurs dangereux dans les coins reculés de ce parc ! Revenons au sujet :
— Avez-vous réfléchi à l’objet de ma mission ? Je suis infirmière et j’ai vu des cas bien pires que vous, je vous rassure. Vous avez besoin de soins pour soulager vos cicatrices, vous le savez.
— Je me débrouille très bien tout seul.
Quelle mauvaise foi !
— Vous avez des bras à rallonge pour les parties inaccessibles de votre dos, j’imagine ?
Un regard noir et une réplique sans appel viennent doucher mes espoirs :
— Tout à fait !
La messe est dite, inutile de ramper devant cet homme des cavernes. S’il préfère souffrir, c’est son problème après tout.
— Très bien, je vais récupérer mes bagages. Je ne vous importunerai pas plus longtemps.
Mon ton est plus sec et agressif que je ne l’aurais voulu. Hors de question de simuler une humeur joyeuse qui ne serait que pur mensonge. Je pars. La tête haute. Et en colère !
— J’ai pris des dispositions avec Éric pour que vous soyez dédommagée pour le déplacement.
— Trop aimable !
Euh… Là, tu en fais trop, rien ne l’y obligeait. Je disparais dans la chambre et rassemble rapidement mes affaires de toilette et mon pyjama en pilou rose. Mon antidépresseur préféré ! Dès que j’arrive chez moi, je l’enfile et au lit pour vingt-quatre heures, histoire de me remettre de cet épisode calamiteux. En tout cas, y penser me fait du bien même si je sais déjà que je ne dépasserai pas une heure ou deux. Allez, Adèle, on y va ! Je rejoins la pièce principale pour constater que l’homme de Cro-Magnon est toujours scotché à la fenêtre. Je ne vois que son dos mais il me paraît particulièrement tendu.
— Je vais prendre la route. Veuillez m’excuser pour le dérangement et merci pour le dédommagement. Bonne journée à vous !
— On a un problème.
— Non. Vous avez peut-être un souci mais cela ne me concerne pas.
Oui, j’en ai plein ma claque et je suis soudain pressée de retrouver mon intérieur douillet. Je me dirige vers la sortie et constate que le verrou n’est pas tiré. On a dormi sans être barricadés ? Sérieusement ? Avec des loups dans les parages ? Bon, OK, ils ne fracassent pas les portes. En principe… Bref, j’ouvre et manque de me précipiter la tête la première dans… un mur de neige !

 

4 – GRAIN DE SABLE

— C’est quoi ça ?

La réponse est évidente mais la question m’a échappé. Je suis au bout de ma vie ! Malgré mon manteau, je ressens cruellement le froid diffusé par le mur devant moi. Ma respiration génère même de la buée. Il ne manquait plus que cela.

— C’est notre problème.

Je me retourne vers l’oiseau de mauvais augure et je jurerais que la situation, ou tout au moins ma réaction, l’amuse. Je laisse ma valise près de la sortie et me rapproche de la fenêtre pour constater l’étendue des dégâts. La brume est complètement levée et révèle un paysage tout bonnement féérique. Je suis obligée de plisser les yeux : le soleil fait de chaque cristal de neige un diamant éternel brillant de mille feux. Enfin… Éternel, je n’espère pas quand même ! Néanmoins, le gouffre devant nous ne me renseigne pas sur la quantité de poudreuse entourant la maison, sans compter le chemin jusqu’à la route. Et elle ? Sera-t-elle dégagée ? Un coup d’œil vers le côté et j’estime la couche à un bon mètre. Déblayer ça va être une horreur ! Mais il est tôt, je suis sûre qu’on peut y arriver.

— Vous avez des pelles ?

— Pour quoi faire ?

— Se débarrasser de la neige, évidemment ! Vous ne voulez pas le faire à mains nues, si ?

Il me regarde comme si j’étais une demeurée. C’était une blague Cro-Magnon ! Réagis ! Comme s’il m’avait entendue, il ajoute, désespéré :

— Même avec une pelle, c’est impossible. Vous ne vous rendez pas compte. On peut éventuellement dégager la porte mais vous n’irez pas plus loin.

C’est ça ! Tu n’as pas envie de te fatiguer mais moi je ne vais pas rester là, à rien faire. Il faut que je bosse pour payer mon loyer. Et comme cela ne sera pas ici…

— Soit vous me ramenez une pelle, soit je m’y attaque à la cuillère !

Tu es folle, Adèle ! Imagine qu’il te laisse te débrouiller avec ton couvert. Ne lui donne pas des idées comme ça ! Avec un soupir à fendre l’âme, il disparaît vers la partie nuit et s’enfonce dans le couloir. Mon attention se focalise sur la porte. La neige bloque tout l’espace, cela fait au moins deux mètres. Sans compter que le perron est surélevé de quelques marches. Mon évaluation d’un mètre ne colle pas. Si on est cernés par plus du double, ça va être mission impossible !

Cro-Magnon… Bon sang, Adèle, arrête de l’appeler comme ça ! Bref, il réapparaît au bout du couloir avec… une brouette ! Dans la maison ? Pourquoi pas, après tout ! Arrivé près de moi, il s’active et recouvre le sol de grands morceaux de plastique bleus : depuis la sortie jusqu’à la fenêtre d’un côté et à la cuisine de l’autre.

— Interdiction de marcher ailleurs que sur les bâches !

— Je n’ai pas l’intention de faire quoi que ce soit d’autre que de passer la porte d’entrée.

Un énorme éclat de rire me prend au dépourvu.

— Vous êtes une comique, vous !

— C’est-à-dire ?

— Figurez-vous qu’on va devoir dégager la neige. On va commencer par la fenêtre mais par expérience, cela peut ne pas suffire. La deuxième option est l’évier de la cuisine, mais c’est moins pratique.

— Pourquoi ? C’est plus près.

— Il faut attendre que la glace fonde ou la forcer avec de l’eau chaude. Cette dernière étant limitée, je préfère la garder pour la douche. Surtout qu’on n’est pas à l’abri d’une coupure de courant.

Je suis au bout du monde. Pour un programme télé de survie en plein hiver, en Alaska ! En tout cas, c’est l’impression que ça me donne. OK, on ne panique pas. Je m’empare d’une pelle et la plonge de toutes mes forces dans la neige. Aïe ! Elle est tellement dure que mon outil ne s’est enfoncé que de quelques millimètres. L’ours secoue la tête de droite à gauche et s’approche, une espèce de pic à glace à la main :

— Je vais dégager des morceaux. Vous les mettez dans la brouette.

J’acquiesce en silence. Tout à coup, l’affaire me paraît mal engagée. Suis-je en train de faire un caprice ? Pas le temps de répondre, un minuscule fragment est éjecté du mur par le pic à glace et atterri directement dans ma pelle posée sur le sol. Un énorme contenant pour un ridicule petit bout de glace ! Un rire nerveux m’échappe et me secoue tout entière. Mon voisin s’arrête interloqué et tombe sur l’objet du délit. Nos regards s’accrochent un court instant et je jurerais que son masque cache un sourire généreux. Une irrésistible envie de le lui enlever m’envahit soudain ! Ce serait vraiment la pire bêtise à faire. Il a repris son ouvrage et s’acharne à la tâche.

Découragée ! Deux heures de dur labeur et nous n’avons pu dégager qu’une dizaine de centimètres dans l’épaisseur. À peine la largeur des rondins de bois extérieurs ! Aucune vision de l’aire de parking et encore moins de ma Clio. Il s’échine, sans un soupir et avec application. Je pourrais y voir de la bonne volonté mais j’imagine qu’il est surtout pressé que je parte. Je commence à réaliser que ce n’est pas pour tout de suite :

— C’est quoi le plan B ?

Il se tourne vers moi lentement, comme s’il hésitait sur la réponse à me donner :

— Hibernation ?

— Ah, ah, vous êtes drôle ! Mais ça ne prend pas, vous avez l’habitude de la situation donc vous avez un autre moyen de rejoindre la civilisation, quitte à faire venir les chasseurs alpins pour nous dégager !

Comme s’il actait que la mission est impossible, il jette son pic à glace dans la brouette et referme la porte. Désabusé, il m’assène le coup de grâce :

— Vous rêvez. Personne ne nous secourra. Rien que le temps que la route soit déneigée, il faudra bien une semaine. Si cela ne retombe pas d’ici là.

Il se moque de moi, n’est-ce pas ? Le soupçon s’insinue dans mon esprit :

— Pourquoi avoir passé deux heures à dégager la porte, alors ?

— Pour éviter que vous m’accusiez de mauvaise volonté. Je pensais même pouvoir vous montrer qu’aucune circulation n’est possible. C’est pire que ce que je craignais, en fait.

Il veut me faire peur ? Je ne suis pas tombée de la dernière pluie :

— Et le ravitaillement ? J’imagine qu’on ne va quand même pas vous laisser mourir de faim. Quelqu’un va bien s’inquiéter de vous apporter de quoi manger ?

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