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Alexandra Mac Kargan
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1 - ESPOIR

  « Enfin ! Ma patience est récompensée. Johanna sort de sa réclusion. Je vais avoir ma chance. Je ne dois rien louper de ses faits et gestes. Mon heure est arrivée, Jo. Tu seras bientôt à moi. »

Fan X

 

 

Matala, Crète. Dans la maison-studio de Greg Théo, le claviste du groupe Utopia, avec Damian le batteur, Cory le guitariste, Kostas le bassiste et Johanna, la chanteuse.

 

— OK, Cory, c’est toi qui l’as composée. Celui qui tient les baguettes, c’est moi. On n’est pas des robots. La différence, entre une formation moyenne et nous, c’est qu’on interprète avec notre âme, avec nos tripes.
— Arrête ton char ! Tu joues et tu nous fous la paix. On paye pas des heures de studio pour débattre sur « ma » musique.
Et voilà, c’est reparti. Ces conflits permanents entre Cory et les autres membres du groupe plombent nos séances. On patauge ! J’essaie de ne pas m’en mêler. Ajouter ma colère à la leur n’est pas une bonne idée ! Je reporte mon attention sur la table de mixage, tout en gardant un œil sur la salle d’enregistrement. Une vitre nous sépare mais les ondes négatives m’atteignent de plein fouet. Le machisme naturel de Cory s’accommode mal de mes interventions. Pourtant, je brûle de lui rabattre son caquet ! Greg se charge de les reconcentrer pour reprendre le morceau. Mes yeux brillent, j’en suis sûre. Ce n’est pas le moment de craquer, Jo ! Une inspiration, une deuxième : je contrôle à nouveau mes émotions.
Piet, mon amour… De ton vivant, il ne se serait jamais permis ces débordements. Je comprends que ton frère n’arrive pas à se remettre de ta disparition. Chaque jour qui passe, il paraît davantage en colère, aigri, haineux. Rien ne trouve grâce à ses yeux. Même pas ces moments si précieux pour le groupe : tu savais faire de ces séances en studio un joyeux mélange de travail et de rigolade. L’idéal pour que tout le monde se sente bien avec nous.
— Merde, Damian ! T’as encore loupé ta reprise. T’es con ou quoi ?
C’est pas possible ! Je ne vais jamais pouvoir enregistrer ma voix si la bande-son ne sort pas ! Les attendre joue avec mes nerfs. Le manque de sérénité me fait douter de ma capacité à entrer émotionnellement dans les chansons. Je détesterais chanter sans âme. Damian a raison : mettre nos tripes dans l’équation fait toute la différence. Les deux coqs se toisent du regard depuis un petit moment et aucun ne veut lâcher prise. Pfff…
Le temps de quitter la régie et de faire mon apparition dans la cabine d’enregistrement, la dispute est montée d’un cran :
— T’es buté, Cory. T’as pas la moitié du talent de ton frère !
Alors, là ! C’était ce qu’il ne fallait pas dire. J’ai beau me placer entre les deux, notre fichu guitariste passe en trombe à côté de moi, sans même me calculer. J’essaie de le retenir au passage. Peine perdue, sa colère décuple son énergie.
— Cory, arrête !
J’ai l’impression d’avoir crié dans le vide. Kostas, le nouveau bassiste se garde bien d’intervenir. Dans son coin, il semble ailleurs. Damian voit approcher Cory sans bouger. Bouche ouverte, totalement incrédule, il secoue la tête comme pour se réveiller. Le premier coup de poing le cueille à la mâchoire et l’envoie dans les caisses et les cymbales. Greg a quitté son clavier précipitamment et attrape Cory par le col pour l’éloigner. Obnubilé par sa haine, celui-ci continue de se débattre pour se libérer, jusqu’à ce qu’il se retrouve plaqué contre le mur :
— Ça suffit, Cory ! T’as pété un câble ou quoi ? Piet aurait honte de toi !
La voix de stentor de Greg semble le ramener à la réalité. Il cligne des yeux et se masse les phalanges. Mon attention reportée sur Damian, je le vois s’asseoir sur le sol. Ébranlé, sans aucun doute. Par le coup reçu ou la violence de la scène ? Je parierais pour les deux :
— Damian ? Ça va ?
Il grogne ce qui peut passer pour un oui et met un point d’honneur à se relever tout seul. Le temps est suspendu. Greg et moi restons, à nos risques et périls, entre les deux belligérants. Face à notre batteur, j’essaie de capter son attention. Tendu, comme un arc, il fixe Cory d’un regard noir.
— Damian ? C’est fini. On ne le laissera pas recommencer.
Devant son absence de réaction, je pose ma main sur son avant-bras. Effet immédiat : il paraît s’apercevoir de ma présence. Désorienté un bref instant, son agressivité est retombée. Il hoche la tête :
— Oui, Johanna. C’est fini, tu as raison. Définitivement terminé. Je me casse pour de bon.
— Tu es notre batteur, Damian. On a besoin de toi.
— J’étais celui du groupe que Pieter a fondé. Je suis resté jusqu’à présent malgré son idiot de frère, en sa mémoire.
Je sens du mouvement derrière moi : je suis sûre que Greg retient « l’idiot ». La portée de ses mots me fait froid dans le dos : il veut vraiment nous quitter. Non ! Hors de question de perdre encore un élément du groupe. Je m’efforce de passer au second plan les images de Piet : l’annonce de son cancer foudroyant, ces trois mois de souffrance, cette fin, le vide…
— Damian, viens avec moi, s’il te plaît. On va discuter tranquillement.
Il range ses affaires et prend son sac en bandoulière. Il n’a pas refusé, je suppose qu’il est d’accord. Le sourire goguenard de Cory suit notre sortie : en silence, mon regard incendiaire l’informe de ma colère. Être le frère de mon Pieter ne lui donne pas la permission de maltraiter tout le monde. Ne rigole pas trop, mon gars, tu auras droit à une petite conversation, toi aussi. Que cela te plaise ou non ! Le front soucieux de Greg me ramène à l’essentiel : comment allons-nous apaiser cette tension ?
Sur le toit-terrasse de cette magnifique maison, sur les hauteurs de Matala[1], la lumière de ce milieu de matinée est déjà trop forte pour mes fragiles yeux bleus. Depuis que je suis ici, mes lunettes de soleil m’accompagnent systématiquement : elles voyagent fréquemment de l’échancrure de mon chemisier à mon nez. Un détour vers la mini cuisine abritée… Je nous fais un expresso ? Vu l’ambiance, pas sûre que ce soit l’idée du siècle. Mais bon, il adore ça et moi aussi. Il s’est assis sur un pouf en bambou et contemple la mer Méditerranée qui nous fait face. Une petite brise agite sa surface. Je trouve cela hypnotisant et apaisant, mais ce matin je n’ai pas le temps d’en profiter. Je pose nos deux tasses sur la table et il attaque sans tarder :
— Je suis à bout, Jo. Je ne le supporte plus. Pieter arrivait à le canaliser.
— Se remettre de sa mort est compliqué pour lui.
— Arrête de tout lui passer. Toi, tu as perdu l’amour de ta vie. C’est bien pire. Et tu restes adorable. Tu n’as pas imaginé une seconde faire payer à la terre entière cette monstrueuse injustice.
Ma gorge se serre. Piet et moi, on se retrouvait bien dans cette philosophie : voir le meilleur en chacun, au-delà des douleurs et des apparences. Surpasser les ténèbres, grâce à tous les petits rayons de soleil qui font une journée. Ne pas me l’appliquer en cette période difficile serait le renier.
— Un jour ou l’autre, il va se calmer. C’est dans l’ordre des choses. Chaque personne vit un deuil différemment.
— Je n’attendrai pas. Il m’a frappé, Jo. Il était content de lui. Il est toxique et je refuse de le côtoyer plus longtemps.
— Mais…
— Non. Écoute-moi. Ce n’est que la grosse goutte d’eau qui concrétise une décision que j’aurais dû prendre depuis plusieurs jours. Tu trouves sans doute du réconfort à poursuivre l’œuvre de Pieter. Moi, je ne supporte plus que chaque instant me rappelle qu’il n’est plus là. On vit dans le passé, Jo. Notre musique s’en ressent. Cet album… Il est trop sombre. Et j’en suis en partie responsable. Du sang neuf, c’est ce qu’il faut à Utopia. En tout cas, si tu veux continuer. Un groupe de métal symphonique doit osciller entre la noirceur et l’espoir. C’était le credo de Pieter. Et là, on y est plus. L’unique sentiment qui ressort, c’est notre tristesse.
Je ne peux que laisser couler quelques larmes. Son analyse est pertinente. Nous le savons tous. Deux ans sans notre leader et nous partons à la dérive. Que puis-je faire pour nous remettre sur les rails ? Pour éviter de sombrer moi aussi… Pour surnager dans l’océan de douleur qui menace de me submerger depuis presque deux ans.
*
Il est parti. Une accolade et la promesse de ne pas se perdre de vue, de toujours être là l’un pour l’autre en cas de besoin. Je suis seule, sur cette terrasse, entre l’enfer et le paradis. Le soleil commence à taper fort, je migre sous la tonnelle. Protégée des rayons et de la chaleur, j’en reviens à la contemplation de cette formidable étendue liquide qui me fait face. Elle m’apaise. J’en ai bien besoin. Damian a remué beaucoup de choses : des souvenirs, un sentiment de perte incommensurable, des questions sans réponses.
Pourquoi continuer à vivre sans toi ? Utopia est ton œuvre. Tu l’as créé et fait grandir. Ce quatrième album a été celui de la consécration. Une tournée mondiale époustouflante, au-delà de nos espoirs les plus fous. Un groupe de métal symphonique n’est pas censé réunir de telles foules. Le genre est plus confidentiel que le rock ou la pop. Et pourtant, nous l’avons fait. Les images de ces marées humaines qui scandaient « Utopia » ou nos prénoms, qui levaient leur poing, qui chantaient avec nous, tout cela se confond avec cette mer, à présent, agitée. Mes pensées négatives ont-elles renforcé un vent mauvais ? Cette onde tumultueuse répond douloureusement au chaos dans mon esprit. Mon regard brouillé de larmes ne fait plus la différence.
Non ! Je refuse de sombrer. Revenir à des souvenirs heureux. M’y raccrocher. Ils sont mon phare dans la nuit. Les concerts, une tournée, c’est mon objectif ultime. J’ai adoré vivre cette communion avec nos fans. Ce partage de valeurs communes, l’impression de leur apporter un peu de bonheur, cette énergie qu’ils nous renvoyaient. Enchaîner des dates est épuisant mais dès qu’on posait le pied sur la scène, plus rien d’autre n’existait qu’eux, leur attente à combler, leur cœur à satisfaire, à saturer de décibels, d’harmonie, de sentiments, de belles idées. Eux et toi… Parce que mon énergie à moi, c’était toi. Vibrer en concert comme on vibrait dans l’intimité. On chantait notre bonheur, on l’offrait à nos fans. Sans toi, je ne sais pas si je serai capable de faire des tournées à nouveau. De donner toute cette énergie, de…
— Johanna ? Tu vas bien ?
Greg… Un froncement de sourcils à la vue de mes larmes, un soupir. Inutile de lui répondre, il a compris.
— Je suis désolé, Jo. Je n’ai pas pu retenir Damian. On n’a plus de batteur. Du coup, j’ai libéré Cory et Kostas.
— Cory est calmé ?
— J’en sais rien. Notre cyclone mal embouché est parti sans un mot, comme à son habitude. J’en ai ma claque, Jo.
Ses yeux noirs fixent les miens. Il est le pilier du groupe depuis deux ans. Il nous a réunis, ici, dans son studio, pour refaire un album. La contemplation soudaine de la mer me permet de garder une certaine contenance.
— Toi aussi, tu penses à arrêter, Greg ?
— Tu veux un mojito ?
Comment dois-je interpréter sa non-réponse ?
— C’est pas un peu tôt ? Il n’est même pas onze heures.
— La bonne heure pour le mojito, c’est quand on en a besoin.
Effectivement. La force de l’habitude lui permet de les préparer en un temps record. N’ayant pas tranché, je ne sais pas si le second est pour moi ou pour lui. Il va chercher la table un peu plus loin et la ramène sous la tonnelle. Il y pose les verres, un devant lui, un devant moi.
— Jo, je vais commencer par me bourrer la gueule. C’est pas très pro, on est d’accord. Mais il n’y a plus que toi et moi dans la maison.
Je porte le liquide transparent à mes lèvres et me contente d’une minuscule gorgée. Rhum, citron et menthe rivalisent de parfums. Le goût bien particulier de la lime[2]. Les bulles qui pétillent. Profiter des petites choses de la vie. Une terrasse abritée, la mer, un mojito, mon meilleur ami. Oublier tout le reste. Sauf que « le reste », c’est toute notre existence !
— Greg ?
— Oui ?
Le regard toujours sur l’horizon, il semble résigné. Je dois en avoir le cœur net. S’il se retire du groupe, c’est fini. Définitivement.
— Tu veux arrêter ?
— Et toi ?
La question.
— Chanter, c’est ma vie. Je ne sais rien faire d’autre.
— C’est faux. D’abord, tu peux continuer à produire des paroles pour d’autres. Tu as un don pour ça aussi. Ensuite, quitter Utopia ne signifie pas la fin de ta carrière vocale. Nombre de groupes te feraient un pont d’or pour que tu les rejoignes.
— Tout cela me paraît tellement vain. J’écrivais, je chantais pour Pieter. Notre amour, sa personnalité, sa philosophie m’inspiraient, tu comprends.
— Oui. Tout ce qu’il t’a transmis fait partie de toi, à présent. Son univers vit en toi. Cory croit être le dépositaire de l’œuvre de son frère. En vérité, c’est toi et toi seule.
Son humilité est le pendant de sa bienveillance. Il n’a pas conscience de son importance :
— Non, Greg. Tu portes le groupe à bout de bras. C’est toi qui nous as réunis pour ce nouvel opus.
— Je gère l’administratif, l’intendance, l’enregistrement. Mais l’artiste, c’est toi. Ce sont tes paroles. Et les musiques que Pieter avait composées, avec Damian, pour l’album précédent. Cory et moi, on a qu’une toute petite part dans le processus. Kostas essaie de se faire invisible. Remplacer Pieter à la basse n’est pas une tâche facile.
Le pauvre… Je l’évite autant que je peux. Chaque fois qu’il joue, mon cerveau met mon défunt mari à sa place.
— Tu crois qu’on doit laisser tomber ?
— En toute franchise, je pense que ce serait la décision la plus sensée à prendre. Mais putain ! Je l’aime ce groupe, j’aime ce qu’on fait, j’aime nos concerts, nos fans. On ne peut pas renoncer à tout ça. Pas sans se battre !
Oh ! Quel soulagement… Mon cœur n’est pas prêt non plus à abandonner. Quels que soient les obstacles sur notre chemin ! À commencer par le premier :
— On n’a même plus de batteur !
Un sourire en coin parfaitement énigmatique attise ma curiosité :
— Quoi ?
— J’ai peut-être une idée.
— Qui ?
— Tu ne le connais pas. Enfin, de nom seulement. Il a signé quelques-unes de nos chansons : Ben Auclair.
Non !
— Le mystérieux Ben Auclair ? Qu’on n’a jamais pu voir ? Et qui compose des titres comme si Pieter lui-même les avait faits ?
— Celui-là même.
Je me suis souvent demandé si mon mari et lui ne faisaient pas qu’un. J’hallucine. Une nouvelle gorgée de Mojito est la bienvenue ! Pourtant, cela paraît trop beau pour être vrai :
— Tu n’es pas sérieux ? Il n’a jamais daigné nous rencontrer et tu crois qu’il va accepter d’être notre batteur ?
— J’avoue que c’est un sacré problème. Il va falloir aller le chercher.
— Tu sais où le trouver ?
— Je l’ai vu une fois…
Les mains sur les hanches, je suis prête à lui voler dans les plumes ! Il n’en a parlé à personne.
— … sous le sceau du secret. Notre manager est le sien aussi. Il m’a emmené chez lui.
— Chez lui ? Carrément ? C’est un ours ? Pourquoi il se cache ? Un psychopathe ? Dans ce registre, on a assez de Cory, hein !
J’en frémis d’horreur : deux Cory dans la même pièce !
— Rien de tout ça. C’est un gentil garçon pour les quelques minutes que j’ai passé avec lui. Mais…
— Mais quoi ?
— Sa particularité risque de compliquer la cohabitation.
— C’est-à-dire ? Il est malade ? Contagieux ?
— C’est pas contagieux et ce n’est pas une maladie. Il est autiste asperger. Tu connais ?
— Oh… Comme dans le film « Rain man[3] » ?
— Pas exactement. Tous les aspergers ne sont pas des surdoués des maths. Suivant la façon dont ils ont grandi, ils sont plus ou moins aptes à communiquer. Ils ont des facilités dans certains domaines, des difficultés dans d’autres.
— OK. Et donc, Ben ?
Ses yeux pétillent et je sens un fol espoir monter malgré moi. Enfin, une bonne nouvelle ?
— Le mot n’est pas approprié mais je dirais que c’est un génie de la musique. Il a l’oreille absolue et il peut jouer des centaines de chansons de mémoire. Et à la perfection. Il écoute et il reproduit. Il ne lit pas les partitions.
— Sur ses compos, on les a bien eues, pourtant ?
— Ce n’est pas lui qui les fait. Il se sert d’un clavier ou d’une guitare pour faire les différents instruments sur une bande primaire.
— Et tu penses qu’il lui serait possible de jouer en studio avec nous ?
— C’est un virtuose. Je n’ai aucun doute sur ses capacités musicales.
— OK. Si je me souviens bien, le problème majeur des autistes, c’est la communication ?
— C’est ça. Il va falloir qu’il accepte de nous rencontrer et de nous côtoyer pendant un certain temps.
— Tu y crois ?
— 50/50. Je dois tenter le coup. Si ça ne marche pas, tant pis. L’avantage, c’est qu’à la base, c’est un de nos fans. Il connaît notre univers sur le bout des doigts.
Bling, bling, bling ! J’ai l’impression que, ce Ben, c’est le jackpot dont on avait besoin.
— Ce serait un sacré bonus pour les concerts.
— Hum… On n’en est pas là, Jo. Il faut déjà qu’il accepte. De me voir, de se déplacer, de rester, de nous côtoyer. Et que cela ne se passe pas trop mal avec Cory.
Ce qui n’est pas gagné. Et encore moins pour le dernier point. Mon sourire crispé n’a pourtant pas d’effet sur Greg, il ajoute :
— Je vais partir pour Héraklion. Je prendrai le premier avion disponible pour Athènes.
— Son nom sonne français, non ?
— Oui. Il vit dans le Sud, à Marseille. Depuis Athènes, je dois avoir un vol direct. Je te laisse les clefs de la maison. Efemia et Vassilios ont des consignes pour s’occuper du ménage, de la cuisine et de toute l’intendance. Tu ne t’inquiètes de rien.
— Mais je vais m’ennuyer à mourir ! Je viens avec toi !
— Ce n’est pas une bonne idée, Jo. Il me connaît et j’espère que cela jouera en notre faveur. Qu’il ne se sentira pas trop bousculé.
Greg ! Ne me laisse pas me morfondre ici, j’ai besoin d’action. Avant que j’ouvre la bouche, il reprend :
— Et toi, tu auras assez à faire avec Cory quand il pointera le bout de son nez. Tu peux discuter un peu avec Kostas, aussi. Il ne s’intègre pas assez. Et surtout, repose-toi ! Ressource-toi. On repart sur de nouvelles bases. Il faut laisser le passé derrière nous.
J’acquiesce en silence. J’aimerais le prendre dans mes bras mais il a toujours esquivé les accolades. En tout cas, avec moi. On trinque avec nos verres presque vides, histoire de se donner du courage.
— Prends soin de toi, Jo. Je reviens dès que possible et, j’espère, accompagné.
— Bon voyage ! Je croise les doigts.
Je le regarde quitter la terrasse par le petit escalier intérieur. Quand j’y pense… C’est curieux, quand même. Greg a souvent fait en sorte d’éviter les contacts avec moi mais pas avec les membres du groupe. En même temps, je suis l’unique femme. Peut-être que cela le gêne… Les seuls moments où il était vraiment proche physiquement, c’était après le décès de Pieter. La morgue, la cérémonie, le crématorium, les jours qui ont suivi. Et puis, il a repris ses habitudes. Oui, c’est étrange, mais l’important, c’est qu’on soit là, l’un pour l’autre, dans les temps difficiles. Le voir me fait du bien : sa bouille un peu ronde dégage toujours des sentiments positifs, de la chaleur, de la bienveillance et ça j’en ai énormément besoin. Il prend la vie comme elle vient et ne se lamente jamais. Ça me rappelle quand il a commencé à perdre ses légendaires cheveux longs. Pieter et moi, on s’inquiétait de sa réaction : pour un métalleux[4], c’est primordial. Signe de virilité pour la plupart, leurs magnifiques crinières sont un marqueur important pour les jeux de scène. Comme moi, avec la mienne. J’ai du mal à m’imaginer sans. Greg, lui, a juste utilisé une tondeuse pour arborer avec fierté un crâne parfaitement lisse. Même les plaisanteries de mauvais goût de Cory n’ont pas eu de prise sur lui. Et ses headbang[5] sont toujours aussi classes !
 
[1] Village situé sur la côte sud-ouest de la Crète.
[2] Citron vert.
[3] Film américain réalisé par Barry Levinson, sorti en 1988.
[4] Personne, musicien, chanteur ou fan, adhérant à la culture heavy métal.
[5] Le headbang, ou headbanging, consiste en de violents mouvements de la tête en cadence avec la musique, particulièrement utilisé par les métalleux.
 

2 - DU SANG NEUF !

« Un de moins ! L’isoler, c’est la meilleure tactique. Elle me suppliera de redonner au groupe une vraie dimension. Et là, je la vire ! Putain, j’en bande d’avance. Je sais déjà qui va se régaler à sa place. Cette garce a perverti mon frère. Je suis d’une autre trempe ! »

Cory

 

 

Matala, Crète. Dans la maison-studio de Greg Théo.

 

Du neuf ! Damian avait raison, c’est ce qu’il nous faut. En deux jours, Greg a obtenu l’accord de Ben ! Un vrai miracle. Mon impatience chevillée au corps depuis son annonce, la salle de sport du sous-sol me permet de me défouler. Super bien équipée, avec du matériel à la pointe, cela aurait été dommage de l’ignorer davantage. J’ai toujours eu besoin de travailler mon cardio pour nos tournées marathons. Je ne sais pas encore quand on va reprendre la route. Pourtant, j’ai retrouvé une énergie incroyable et j’adore ça. Je m’y donne à fond.

J’espère que Ben sera à la hauteur de ce que m’a vendu Greg. Mon euphorie ne tient qu’à cela… J’ai confiance en son jugement et que notre nouveau batteur ait accepté de venir si vite me paraît un bon présage. Enfin, techniquement, il n’est pas encore membre du groupe. Il faut qu’il passe l’audition dans trois jours. Et surtout, je ne dois pas oublier les consignes de Greg : pas de Cory, ni de Kostas dans la maison. Et je devrai attendre que Greg me sonne discrètement avec son smartphone pour faire mon apparition dans le studio. Pas de contact physique et essayer d’établir une communication tout en douceur. Follement stressant et excitant à la fois.

*

— Johanna ! C’est Kostas. Tu es là ?

— Dans la cuisine, Kostas !

Arrêté sur le seuil, ses bras saturés de tatouages croisés devant lui comme une sorte de bouclier protecteur, il semble intimidé. Grand, musclé, un visage fin, presque féminin, encadré par la sacro-sainte chevelure des métalleux, le seul blond de l’équipe, il remplit l’espace. Comment est-il parvenu à se faire tout petit jusqu’à maintenant ? Il est vrai qu’on n’a pas eu l’occasion de passer du temps ensemble, vu que je l’ai toujours évité soigneusement. Presque en s’excusant, il ajoute :

— Greg m’a demandé de venir. Il a dit que tu voulais me parler.

— Tu déjeunes avec moi ? Efemia a fait une moussaka, cela te convient ?

— Euh… oui. Mais tu n’es pas obligée d’y aller avec des pincettes. J’ai bien compris.

Compris quoi ? Je mets le plat au four et me retourne vers lui. Il a vraiment l’air mal à l’aise.

— Prends une chaise. Explique-moi. Tu veux dire quoi ?

Hésitant, il finit par s’asseoir avec un léger soupir.

— Je sais que chaque fois que je joue à la place de Pieter, c’est pénible pour toi. Et je comprends que tu n’as plus envie de me voir.

Oh… Je ne m’attendais pas à ça. Il semble souvent ailleurs. Le pauvre ! Je n’imaginais pas qu’il soit aussi sensible. En fait, je ne me suis vraiment pas intéressée à lui et cela ne me ressemble pas.

— Écoute, je ne vais pas nier que cela n’a pas toujours été simple pour moi. Mais il est temps qu’on aille de l’avant. Pieter restera à jamais le fondateur du groupe. Maintenant, si on veut perpétuer son œuvre, il faut qu’on se tourne vers l’avenir. Si tu souhaites en faire partie, tu es le bienvenu.

Son visage s’est illuminé. Un sourire change radicalement une personne ou, en tout cas, la perception qu’on en a. Pourtant, son expression se modifie très vite. Sourcils froncés, bouche entrouverte, il hésite visiblement à me dévoiler son problème. Je vais devoir l’aider :

— Quelque chose ne va pas ?

— C’est-à-dire que… J’ai repris la basse pour dépanner en fait. Je suis plus à l’aise avec une guitare.

— Oh ! Tu veux changer, alors ?

— Ce serait possible ?

Je réfléchis un instant. Pourquoi pas ?

— Écoute, je pense que oui. De toute façon, refaire les musiques et les textes va nous retarder, on n’enregistrera plus avant un moment. Ça nous laisse le temps de recruter. Et puis, on savait qu’il nous manquait un deuxième guitariste.

— Super ! T’inquiète pas, Jo. S’il faut que je dépanne encore, je le ferai.

Un check complice conclut notre accord. Un chouette garçon ! Je m’en veux un peu de l’avoir maltraité ainsi. Rattrapons le temps perdu :

— Tu connais Greg depuis quand ?

— Quand il a acheté la villa, y a cinq ans à peu près, il a eu besoin d’aide pour installer le studio et le tester. Je sortais du conservatoire d’Athènes et je jouais pour les touristes dans un petit groupe local. Je devais gagner ma vie. Attendre une place dans un orchestre classique n’était pas envisageable, d’autant plus que j’avais déjà passé vingt-quatre ans. Bref, Greg m’a repéré et proposé de bosser avec lui. Une opportunité pareille, je ne pouvais pas refuser, tu imagines bien !

— Donc tu baignes dans le son Utopia depuis.

— C’est ça ! Et du coup, j’ai rebasculé du folklorique à mes premières amours : le métal.

— Tu es doué pour ça. Cela aurait été dommage de te louper !

Ma dernière phrase amène sur son visage une mine tout à fait réjouie. Pour un peu, je pousserais un petit cri de victoire ! Le « Youhou ! » reste dans ma tête mais je lui renvoie un sourire éclatant. Je crois que la glace est définitivement brisée et c’est une bonne chose.

— Kostas, on va recevoir avec Greg un éventuel futur batteur.

— C’est mort pour Damian ?

— Oui. En plus de Cory, il n’arrive pas à s’affranchir du passé. Il a choisi de partir.

Il hoche la tête et j’ai l’impression que des dizaines de questions lui brûlent les lèvres. Elles restent closes néanmoins.

— Pour l’audition de Ben, le batteur, Greg et moi souhaitons être seuls. C’est une personne particulière qui n’est pas à l’aise avec les relations sociales. Si on décide de l’intégrer, on vous le présentera.

— Mais… Cory va lui faire la misère, tu en es consciente ?

— Je vais lui parler et Greg aussi. Je ne tolérerai pas que l’incident avec Damian se reproduise.

— Ouais… Il n’en fait qu’à sa tête. Excuse-moi, j’ai du mal à voir ce que tu pourras faire.

La sonnerie du four nous interrompt. Le plat sur la table, il se sert pendant que je m’assieds à mon tour. Ce petit temps de réflexion me permet d’appréhender une évidence : Kostas va être surpris. Je comprends ses doutes mais ma patience a ses limites et Cory l’apprendra à ses dépens :

— S’il ne veut pas se mettre au diapason, il perdra sa place. C’est aussi simple que ça.

Son regard sonde ma détermination. Il paraît convaincu et attaque la moussaka avec grand appétit. Tandis que je me sers à mon tour, la satisfaction de cette discussion laisse affleurer une certaine appréhension : avec Cory, ce sera une autre paire de manches !

*

Greg arrive demain avec Ben et Cory n’a pas daigné se montrer depuis le départ de Damian. Je n’y suis pas allée avec le dos de la cuillère en le relançant ce matin :

« Cory, ramène tes fesses à la villa aujourd’hui ou je te vire du groupe. »

Clair, net et précis. Provocateur même. Espérons qu’il le verra. Ou pas. Cela résoudrait le problème. Onze heures et il n’est toujours pas là. Enfin, il arrive rarement avant midi, il n’y a pas de raison que ça change. Il ne sait pas qu’il est en train de saborder mon capital patience. Vraiment ? Tu es sûre que tu en as encore, Jo ?

Bref, en attendant que Monsieur se pointe, un petit tour au studio me paraît être une bonne idée. Je vais repasser les premières bandes et travailler mes textes. Damian a raison : je dois y mettre un peu d’espoir.

*

Je suis satisfaite de ma fin de matinée. J’espère que la force et la lumière instillées dans les textes retouchés donnent une tout autre couleur à cet album. Ce n’est que le début, il nous faudrait un thème musical plus léger, moins épique, pour faire une ou deux belles ballades. Greg sera-t-il d’accord ? Un sourire inopiné me fournit un commencement de réponse : je ne m’inquiète pas trop pour ça.

L’horloge du salon indique quatorze heures trente. Toujours pas de Cory. J’hésite : une petite sieste pour m’adapter à la culture locale ou un bon bouquin sur la terrasse ? Hum… C’est comme si je sentais déjà l’odeur exquise de mon café préféré ! La bibliothèque de Greg est tout à fait incroyable. Pour une fois, je vais pouvoir profiter d’un vrai livre papier. J’ai repéré la trilogie du « Seigneur des Anneaux[1] ».

Posée sur un transat, à l’abri de la tonnelle, un expresso à portée, me voilà prête pour attaquer « La communauté de l’anneau[2] ». Bien sûr, je connais déjà l’histoire par cœur et j’ai relu ce chef-d’œuvre une bonne dizaine de fois. Justement, quand on aime, on ne compte pas ! J’apprécie particulièrement… Vlan ! La porte d’entrée vient de prendre une claque qui a ébranlé toute la maison ou presque. Inutile de demander qui fait son apparition. Résignée, je referme mon bouquin et attends qu’il me trouve. Une voix déjà en colère me parvient par l’escalier :

— Jo, t’es où ? J’ai pas toute la journée !

— Sur la terrasse.

Un éléphant emprunte l’unique voie d’accès, quatre à quatre, et déboule dans mon havre de paix. Enfin, ex-havre…

— C’est quoi ce putain d’ultimatum à la con ? Tu te prends pour qui ?

— Bonjour, Cory. Assieds-toi, nous devons parler.

— Rien à foutre. Tu me vireras pas du groupe de mon frère. T’es qu’une femelle, t’as aucun droit.

Oh, là… Il commence à me chauffer et pas dans le bon sens du terme. Ma gentillesse habituelle s’est fait la malle et il va comprendre son erreur. D’un ton froid et mesuré, je découvre un malin plaisir à lui donner des ordres :

— Tu te tais, tu t’assieds et tu m’écoutes. Ou tu prends la porte définitivement. Ce n’est pas négociable.

Ébranlé, il reste interdit quelques secondes. Son assurance refait vite surface et il pose ses fesses sur le bord du fauteuil, tout en contestant une nouvelle fois :

— Tu n’as pas le pouvoir de me virer. Rêve pas.

Commençons par lui remettre les points sur les i :

— Utopia appartenait à Pieter légalement. Le nom mais aussi les musiques et les paroles de tous nos albums.

— C’est faux ! Mes compositions sont à moi.

— Oui et non. Tu en as cédé l’exploitation exclusive contre des droits d’auteur que tu reçois tous les ans. Donc, j’ai hérité de tout cela lors de la succession. Tu le sais.

— Je m’en fous du testament. Aucun métalleux ne te suivra. Tu n’as qu’une coquille vide et aucune légitimité.

Comment ce sale type peut-il être le frère de mon Piet ?

— Vraiment ? Tu oublies que toutes nos paroles sont mon œuvre, que je suis la voix du groupe depuis quatorze ans. Et tu n’es pas le seul compositeur, loin de là.

Je pourrais aussi évoquer le soutien de Greg. Ce serait mettre ma légitimité sous la coupe d’un homme et ce n’est pas opportun. Le machisme naturel de Cory doit reprendre des proportions correctes. OK, aucun sexisme n’est acceptable mais je ne peux pas non plus lui demander la lune du jour au lendemain.

— T’es qu’une femme. C’est pas ta place.

Qu’est-ce que je disais !

— Et toi, un Cro-Magnon[3]. Si tu ne changes pas radicalement, tu n’as plus rien à faire dans « mon » groupe.

Ses yeux crachent sa haine et je crains un instant qu’il n’en vienne aux mains. Finalement, il n’est pas si stupide. Un sourire narquois aux lèvres, il abaisse ce qu’il croit être sa meilleure carte :

— Greg rentre quand ?

— Dans deux jours, au mieux. Il te préviendra par SMS.

Il quitte son fauteuil et lâche dédaigneusement :

— Très bien. Il saura te remettre à ta « place ». Tu peux déjà faire tes valises.

Je lève les yeux au ciel tandis qu’il dégringole l’escalier avec un enthousiasme hallucinant. Je ne vois pas comment il pourrait être possible de poursuivre une collaboration. En tout cas, objectif atteint pour ma part : il ne sera pas là demain pour l’arrivée du nouveau batteur !

*

Levée aux aurores, je tourne en boucle dans ma tête et dans la villa, depuis ce matin. Leur avion a atterri à Héraklion à dix-sept heures, une heure de plus pour le trajet, ils ne devraient plus tarder. J’ai mis tellement d’espoir dans cette rencontre. Pourvu que Greg n’ait pas exagéré ses talents ! Ma grande impatience combat une angoisse qui s’insinue sournoisement dans chacune de mes veines. Cette audition est la première étape d’une longue série d’épreuves pour notre renouveau. Si elle se passe mal, je ne sais pas si j’aurai la force de continuer. Ah, non ! Pas de ça, Jo. Inutile de mettre plus de pression sur les épaules de ce pauvre garçon. Si ce n’est pas lui, ce sera un autre. Les batteurs de talent ne manquent pas ! Oui, mais justement… Greg l’a choisi lui, parmi tous ceux qu’il connaît. Ce n’est pas anodin. Un SMS s’annonce :

« Bonjour, Jo. On arrive dans dix minutes. La voie est dégagée ? Je l’installe dans la chambre du sous-sol, il y sera tranquille. Ensuite, on passera dans le studio, il est pressé de jouer. »

« Salut, Greg. Oui, je suis seule et je serai dans la mienne. »

Bon, bon… Ça se précise. Un tour rapide dans la cuisine : un petit expresso à déguster sur mon balcon pour patienter… un peu ! Espérer me détendre un minimum est vain : le rythme soutenu de mon cœur ressemble à un solo de batterie. Respire, Jo !

En attendant leur arrivée, je vais jeter un œil sur notre compte Facebook. Je sais que Greg a engagé un community manager pour le faire vivre. Fascinée, je passe plusieurs minutes à lire les commentaires. Entre échanges de souvenirs sur d’anciens concerts, demandes d’informations sur l’avenir et remarques toutes plus mignonnes les unes que les autres sur les photos ou les vidéos, tout cela réchauffe mon âme ! J’évite soigneusement de m’attarder sur les propos trop sexistes, ils sont heureusement une minorité. Allez, un petit détour par mon compte personnel ! Beaucoup d’encouragements et de mots sympathiques ici aussi. Cependant, mon sourire se fige sur le dernier message privé :

« Johanna, ma chérie, ta période de deuil est terminée, je le sais. Je patiente depuis si longtemps que j’ai hâte de te rencontrer, je ne pense plus qu’à ça. Mes rêves sont formels : tu m’appartiens à présent. Ton Pieter. »

Un illuminé… Ce message me fait froid dans le dos. « Ton Pieter » ? Un vrai malade ! Notre manager nous a conseillé d’ignorer ce genre de choses. Là, c’est dur. Usurper le prénom de mon mari, c’est… Jo, laisse tomber. Si tu ne réponds pas, il va passer à autre chose. Et c’est ce que tu vas faire aussi. Utilisateur bloqué, message effacé. Il n’a jamais existé.

*

Pas de chance, mon balcon donne sur l’arrière de la maison et je ne vais pas les voir arriver. J’ai quasiment la même vue que depuis le toit, un peu plus bas évidemment. Une mer d’huile et le soleil qui commence à décliner : j’adore ce moment très particulier. Néanmoins, mon oreille reste attentive au moindre indice de leur entrée. Toutes les trente secondes, j’ai l’impression que la porte s’ouvre !

Enfin ! Cette fois, c’est la bonne. J’ai laissé ma chambre entrebâillée et je peux suivre leur progression. En fait, je n’entends que Greg qui lui décrit brièvement la maison. Sa voix s’étouffe à mesure que les secondes s’écoulent : ils sont à présent au sous-sol.

Dix minutes que tout est parfaitement silencieux. Ils se sont évanouis ? Je devrais peut-être aller m’en assurer ? Sois raisonnable ! Tu attends. Tu as confiance en Greg. Il fait au mieux pour que tout se passe bien. Mes doigts sont restés crispés sur ma tasse vide. Toc, toc. Deux coups légers sur ma porte me ramènent dans la chambre.

— Je peux entrer ?

— Oui, Greg. Quelque chose ne va pas ?

— Il se repose. Le voyage a été éprouvant. Et, tant que j’y pense, il a sorti le vase qu’il y avait sur le guéridon. Certaines odeurs l’incommodent, et notamment certaines fleurs.

— Ah, d’accord !

Dommage ! Moi, j’adore. Leurs couleurs m’inspirent de la joie, leur parfum me détend. Depuis que je suis là, Greg m’a laissé carte blanche et j’ai parsemé la villa de plantes et de bouquets. Enfin, sauf la cabine d’enregistrement, tout l’espace est occupé par des instruments divers et variés. Je suis un peu déçue mais bon, ce n’est qu’un détail. Si tout se déroule bien, ce sera un petit sacrifice pour récupérer un excellent batteur !

Nous nous installons sur le balcon, l’un en face de l’autre. Je le bombarde de questions :

— Ça s’est bien passé ? Il est comment ? Tu t’entends bien avec lui ? Il va s’intégrer, tu penses ?

— Oh la ! Doucement, Jo ! Ce n’est pas encore à l’ordre du jour.

— Tu as raison, je suis trop impatiente. C’est ta faute ! Tu rayonnes et je ne veux pas croire que ce soit un hasard.

— J’ai bon espoir. Il est attachant. Et très volontaire. Prendre l’avion était clairement un problème pour lui. Il a préparé chacune des étapes en détail avec une carte de chaque aéroport, des itinéraires détaillés, un rapport sur les compagnies, sur le type d’appareil et j’en passe ! C’était impressionnant, je crois qu’il n’a rien laissé au hasard.

— Une première fois, c’est toujours angoissant.

— Il ne voyage pas souvent mais ce n’était pas une première. Il m’a expliqué qu’il avait besoin d’anticiper tous les problèmes potentiels et d’avoir un plan B, voire C, pour chaque action. Rien que pour Héraklion, il avait une liste de toutes les compagnies de taxi et un itinéraire prévu en bus, un hôtel au cas où on aurait dû y passer la nuit !

Ah, oui… Cela vire un peu à l’obsession, on dirait. Une peur panique de l’extérieur ? Je me demande bien comment on pourrait gérer ça pendant les tournées. Enfin, comme dirait Greg, on n’en est pas là.

— Donc, l’audition est remise à demain ?

— Non. Il dort une heure et on investit le studio. Il m’a expliqué qu’il avait une réserve d’énergie limitée. Les situations nouvelles l’épuisent rapidement.

— C’est sûr que s’il a besoin de tout contrôler, cela doit pomper ses ressources.

— Tu sais, je crois qu’il a pris beaucoup sur lui pour venir jusqu’ici.

J’acquiesce en silence. Une étape à la fois. Il est avec nous et ce n’était pas gagné d’avance.

— Et toi, Jo ? Comment vas-tu ?

— Mieux. Je me focalise sur l’avenir. Pieter a sa place dans mon cœur à tout jamais. On a vécu une très belle histoire et c’est difficile de se dire que c’est fini. Que plus jamais, il ne sera là pour illuminer ma vie d’un sourire, de sa présence, de son talent. Mais c’est comme ça. Si notre musique rend heureux ne serait-ce qu’une personne, sur une unique chanson, alors on doit le faire. Et je sais qu’ils sont nombreux à attendre notre retour. J’ai reçu des milliers de messages de soutien pendant ces deux ans. Il est temps de leur donner à nouveau ce qu’ils aiment chez nous.

— Je suis d’accord avec toi. Pour eux et pour nous, chacun de nous, il nous faut aller de l’avant.

— En parlant de chacun de nous… Je me suis engueulée avec Cory. Je lui ai dit que tu rentrais demain. Il t’attend avec impatience pour que tu me vires du groupe.

— Tu plaisantes ?

— Non, il y croit vraiment. Je cite « T’es qu’une femme. C’est pas ta place. ».

Son regard se perd dans le lointain un court instant. Il se lève, un sourire aux lèvres, bizarrement :

— Je vais lui parler. Ce que je veux, c’est retrouver un groupe soudé. S’il ne s’amende pas, il se sera exclu tout seul. Bon, je vais attendre Ben sur le canapé de la salle de sport.

— Tu laisseras la régie dans le noir ? Je m’y glisserai discrètement pour vous observer.

— OK. Mais pas de gaffe, hein ! Il s’agit de ne pas le braquer.

— On est d’accord.

*

Voilà dix minutes qu’ils sont dans la cabine d’enregistrement. J’ouvre la porte de la régie et me faufile à l’intérieur. Il y fait noir mais je connais la disposition des lieux par cœur, je rejoins le fauteuil de la console. Heureusement que la vitre est teintée : la lumière de leur pièce ne rentre pas ici. Je mets le casque de contrôle sur mes oreilles et je reconnais un de nos titres phares : « The moon and me ». Greg est entre Ben et moi, je ne peux le voir pour l’instant. Je ferme les yeux et me concentre donc sur la musique. Après quelques minutes d’écoute, je dois me rendre à l’évidence : je ne perçois aucune divergence avec la bande originale. Pourtant, sur celle-ci, la batterie a été inhibée et c’est bien le jeu de Ben qui remplace la piste manquante. C’est bluffant.

La fin du premier morceau. Pour moi, la messe est dite. Greg lance à présent la balade du dernier album : « Blood of the sun ». Je me laisse porter par la mélodie et ma propre voix enregistrée. Inconsciemment, je note l’absence soudaine des percussions mais je n’ouvre les yeux qu’à l’arrêt de la bande-son, quelques secondes plus tard.

 

[1] Roman d’héroïc fantasy en trois volumes de J. R. R. Tolkien paru en 1954 et 1955.

[2] Premier tome de la trilogie.

[3] Nom donné à tous les représentants de l’espèce Homo sapiens trouvés en Europe au Paléolithique supérieur, entre environ 45 000 et 12 000 ans avant notre ère.

3 - BEN

« OK. OK. Tu l’as pas vue, Ben. Tu ne sais pas que Jo est là, derrière la vitre. Continue. Fais le vide. Joue. C’est juste Jo, tu la connais bien, stresse pas. Ferme les yeux. Et joue ! Tu peux le faire. Non, je peux pas. Je peux pas jouer alors que Jo est là, derrière la vitre, sans avoir une idée de ce qu’elle pense, de ce qu’elle ressent. »

Ben

 

 

Matala, Crète. Dans la maison-studio de Greg Théo.

 

— Ben ? Ça ne va pas ?

Greg s’est déplacé et mon regard s’est arrêté sur notre nouveau batteur. Oh, le beau gosse ! Il va affoler nos fans. Un visage parfait, poupin et d’une douceur à damner une sainte, cheveux en brosse, noirs, un torse mince, je dirais même sec, et des bras plus nerveux que musclés, mis en valeur par un t-shirt noir. Une bonne base pour devenir la coqueluche de ces dames ! Quand même… des lunettes d’aviateur en intérieur, c’est curieux. Et cela m’empêche de voir ses yeux. Il a peut-être un méchant strabisme. Après tout…

— Allo ? Ben ?

Son regard semble fixé sur moi et il n’a pas répondu à Greg. Il déglutit et le sol paraît soudain absorber toute son attention. Sa voix me noue les tripes :

— Johanna est là.

Comment...

— Où ça ?

— Derrière la vitre.

— C’est tout noir. Il n’y a personne.

Il relève la tête vers Greg et, d’un ton accusateur et désabusé à la fois :

— Je vois son aura.

Allons, bon… Greg hésite quelques secondes :

— Je vais vérifier. Ne bouge pas.

Greg me rejoint. Comment va-t-on se sortir de là ? Je ne voudrais pas qu’il se braque.

— Jo ? Il faut que tu viennes. Il sait que tu es ici.

— Comment ?

Ben s’est levé et fait les cent pas, slalomant entre les différents instruments, enceintes et fils jonchant le sol. Sa nervosité est visible : sourcils froncés, une grande ride barre son front.

— Aucune idée. On y va.

OK, Jo. Tranquille. C’est un fan. Un fan bizarre mais excellent batteur. Greg entre le premier, Ben est calé, à présent, dos contre le mur, dans un angle de la pièce, bras croisés. Le mouvement est presque imperceptible mais je jurerais qu’il se balance légèrement d’avant en arrière. Nous nous arrêtons à un mètre de lui et Greg me présente :

— Ben, voici Johanna.

— Johanna De Siro, la diva qui chante avec le cœur, je sais.

Où a-t-il été chercher ce surnom ? Je ne me rappelle pas l’avoir déjà entendu. D’un ton enjoué, j’essaie d’établir un contact :

— Bonjour, Ben. Je suis ravie de faire ta connaissance. Comment vas-tu ?

Il semble se détendre un peu. Son regard, cependant, est calé sur le mur derrière moi. Je ne vois pas ses yeux mais il est certain qu’il ne les a pas posés sur moi.

— Bonjour. Je te connais déjà. Je suis stressé. J’ai mal au cœur. Et mes mains ont la tremblote. Je n’aime pas ça.

Eh bien… Voilà de la franchise ! Le ramener sur le terrain de la musique le remettra en confiance, j’espère :

— Greg m’a dit que tu pouvais jouer toutes nos chansons et que tu en avais signées quelques-unes ?

— C’est exact. Je compose beaucoup. J’ai du temps pour ça. Et ma tête génère des notes.

— C’est super ! Et tu aimes quoi comme genre, comme artistes ?

Sa bouche reste ouverte un instant. Il finit par lâcher comme une évidence :

— Utopia !

Je lui souris. A-t-il peur de nous vexer ?

— Et d’autres groupes ?

— Non. C’est inutile. Aucune chanteuse ne t’arrive à la cheville. Et Utopia est l’écrin parfait pour accompagner la pureté de ta voix.

Greg se marre tout seul. Je m’empourpre légèrement, lèvres pincées : que puis-je répondre ? Ben passe ses doigts dans sa coupe en brosse et timidement :

— Je n’aurais pas dû le dire, c’est ça ?

— Disons que Johanna ne sait pas bien recevoir un compliment.

Non mais vas-y, Greg ! Moque-toi, carrément ! Enfin, si ça peut détendre notre nouvel ami.

— C’est pas un compliment.

Oh ! Je suis curieuse de la suite mais il n’ajoute rien. Greg le relance :

— C’est quoi alors ?

— La vérité.

Le pauvre garçon s’enfonce avec une candeur absolument charmante. Il fait vraiment jeune, dans les vingt-cinq ans, je dirais. Afin de ne pas laisser de gêne entre nous, je reprends la main :

— Ben, pour être tout à fait honnête, je dois dire que tu m’as impressionnée par ton jeu. C’est comme si tu avais toujours été avec nous.

— C’est pas « comme si ». C’est ce que je fais. Tous les jours. Depuis des années.

Il est hallucinant. Effrayant ? Non, je ne décèle aucune malice dans ses mots, dans son attitude.

— Pourquoi ?

Il s’est assis par terre, en tailleur, dos contre le mur. Greg l’imite et je m’agenouille près d’eux.

— Ça me fait du bien. Quand je suis mal, je mets un album, ou même une chanson, en boucle. La partie métal me donne de l’énergie, ta voix m’apaise. Je…

Il respire un peu plus vite et enlève ses lunettes, un court instant. Il frotte ses yeux fermés puis repositionne ses verres. J’aurais bien aimé connaître la couleur de ses iris. Enfin bon, ce n’est pas urgent, non plus.

— Je suis fatigué. Je dois dormir.

Il a l’air effectivement éteint. Avant, un peu de détente lui fera sans doute du bien :

— Tu as eu une dure journée, c’est vrai. On va dîner rapidement et tu pourras te reposer tranquillement.

— Non. Je dois dormir. Maintenant.

Un peu interloquée, je laisse Greg lui répondre.

— D’accord, Ben. Si tu as faim cette nuit, tu fais comme chez toi, la cuisine est au premier étage. Tu te lèves à quelle heure ?

— Quand je suis réveillé.

— Vers quelle heure ?

— Mon téléphone sonne à sept heures.

— OK. Café ou thé ?

— Je dois dormir.

— Bien. Allons-y alors.

Étonnant ! J’ai l’impression que la majeure partie de son cerveau est complètement déconnectée de la réalité. Nous nous séparons dans l’entrée : il descend directement vers sa chambre, sans un mot.

Je repasse cette rencontre atypique dans ma tête et un détail reste en point d’interrogation : que voulait-il dire par « J’ai vu son aura » ? Une aura, c’est quelque chose qu’on ressent, non ? On ne la « voit » pas ! Il faudra que je me renseigne.

*

Nous avons opté pour un dîner léger à base de mezzés[1]. Le temps de nous installer et Greg rentre dans le vif du sujet :

— Alors ? Tu en penses quoi ?

Je réfléchis quelques instants. La fin de la rencontre m’a laissé une impression mitigée :

— En tant que batteur, il est certain qu’on ne peut pas trouver mieux.

— Mais ?

Je souris. Greg est doué pour deviner ce qu’on ne dit pas.

— Sa personnalité est peu commune. Par moment, il paraît normal. À d’autres, il semble ailleurs.

— Oui. Pendant les trois jours que j’ai passé avec lui, j’ai compris une chose. Quand il mentionne qu’il est fatigué, c’est qu’il a atteint ses limites. C’est comme s’il se recroquevillait sur lui-même. Comme s’il devenait hermétique à son environnement.

— Si sa capacité de travail est aussi pauvre, ça va être compliqué.

— La musique n’est pas un problème en soi. Ce serait plutôt les interactions sociales. Il faudra peut-être aménager les prises, quitte à l’enregistrer seul.

Hum… Ce serait un peu décevant quand même. Pourtant, mon instinct me dit que ça vaut le coup d’essayer :

— OK. On va tenter de l’intégrer doucement pour commencer et on verra comment il réagit.

— Super ! Je vais demander à Thierry[2] de préparer son contrat. Écoute, je l’aime bien. Il exprime les choses comme il les ressent.

— Ah, oui ! Ça, j’ai remarqué. Je ne savais pas quoi dire. Il avait l’air tellement sincère.

— C’est le cas. Jo… Il faudra que tu fasses attention avec lui.

— Comment ça ?

— Il te porte une admiration sans bornes. J’ai l’impression qu’il ferait n’importe quoi pour toi.

— Tu es en train de me dire qu’il a des sentiments pour moi ?

— Je ne crois pas. On a parlé un peu et j’ai voulu savoir s’il avait quelqu’un dans sa vie, s’il était amoureux. Il m’a répondu texto : « Non. C’est une perte de temps. » Et pendant le trajet, on a croisé nombre de jolies filles. Il ne s’est retourné sur aucune d’elles.

— Il est peut-être gay ?

— Eh bien… Les beaux gosses n’ont pas plus attiré son attention. Peut-être qu’il était trop stressé par le voyage pour voir ce qu’il se passait autour de lui. Mais chaque fois qu’un de nos produits était visible dans une boutique, il le repérait aussitôt.

— Et toi, tu as remarqué ça ?

— C’étaient les seuls moments où il souriait. Il a même remis une pile de t-shirts bien au carré !

Ce garçon est vraiment une énigme.

*

Un coup d’œil à l’horloge : six heures cinquante-deux. Presque trente minutes que je m’efforce de dompter l’inextinguible curiosité que j’ai développée pour Ben en moins de douze heures. Le sommeil m’a fui une bonne partie de la nuit et le réveil fut très matinal. J’en ai profité pour effectuer quelques recherches sur cette histoire d’aura. Apparemment, les médiums la verraient… Je ne crois pas à ce genre de choses. Il faudra que je lui pose la question pour en avoir le cœur net.

J’ai tenté de tromper mon attente en faisant un peu de cuisine pour le petit déjeuner : pancakes, cake, gaufres de liège. Et si ça se trouve, il n’aime rien de tout ça. Je voudrais qu’il se sente à l’aise sans trop savoir comment m’y prendre. Relax, Jo ! Sois naturelle, n’en fais pas trop. Hum… Facile à dire. Je sursaute : Ben est dans l’encadrement, je ne l’ai pas entendu arriver. Je lui sers mon plus beau sourire et l’invite à s’installer :

— Bonjour, Ben. Que prends-tu pour déjeuner ? Café ? Chocolat ? Thé ?

— Café. Toujours noir. Sans sucre. Noir.

— Expresso ou cafetière ?

— Expresso.

D’accord. Il n’a pas l’air très bien réveillé. Face à la machine, mes lèvres s’étirent, amusée par sa bouille de nounours presque grognon. Je dois veiller à ne pas le bousculer. Nos yeux se sont croisés, un bref instant. Noisette, pailletés d’or. Doux. Il se déplace avec ses lunettes dans l’échancrure de son t-shirt comme moi. Ses iris doivent être fragiles également. Son café devant lui, je m’en fais un aussi.

— Sers-toi ce que tu veux. Tout est sur la table.

Ses doigts autour de son mug, le regard dans le vide, il n’a pas esquissé le moindre geste.

— Des œufs brouillés, ça te dit ?

— Je ne parle pas avant la fin de ma première tasse.

D’accord. Je crois que je vais apprendre la patience avec notre nouvelle recrue ! Concentré sur ses mains et son précieux breuvage, il trempe ses lèvres et ferme les yeux. Une petite gorgée et ses épaules se relâchent. Je profite à mon tour de l’arôme incomparable qui se dégage de mon mug. Naturelle, Jo ! Laisse-lui le temps d’émerger. Assiette, pancake, sirop d’érable, couteau, fourchette, je déguste. Hum, c’est trop bon ! Il prend une gaufre entre le pouce et l’index et la porte à son nez. Comme avec le café, il teste d’abord son odeur, puis la porte à ses lèvres. Il grignote un bout minuscule. On ne peut pas dire qu’il soit confiant en mes talents de cuisinière !

— Elle est bonne. La gaufre. Elle est bonne.

— Je suis contente que tu aimes. Je ne fais pas souvent de pâtisserie. Tu veux une autre tasse ?

— Oui, merci. Greg n’est pas là.

— Il ne se lève jamais avant dix heures.

— Et toi ?

— Au plus tard, huit heures.

— D’accord.

Son deuxième café en main, j’ai droit à un sourire chaleureux.

— Je suis content de t’avoir rencontrée, Johanna De Siro.

— Moi aussi, Ben Auclair.

Un brin amusée par ses tournures de phrases originales, je refoule toutes mes questions pour ne pas le brusquer.

— Je n’aime pas l’avion. Ni sortir de chez moi. Mais je ne pouvais pas renoncer à cette occasion unique. Ton sourire m’a accompagné à chaque épreuve.

— Quelles épreuves ?

— Sortir de chez moi. Les transferts. Prendre l’avion. Chaque fois que je devais communiquer avec des gens.

— Tu discutes très bien avec moi.

Un haussement d’épaules, un regard appuyé, presque hypnotique et il ajoute :

— Je ne devine pas toujours ce qu’ils veulent dire. S’ils plaisantent. Et donc, c’est compliqué de leur parler, de leur répondre. Souvent, ils ne me comprennent pas non plus. Alors, je préfère éviter. Chez moi, je suis bien.

— Cela t’attriste ? Avec le temps, cela va s’améliorer, non ?

— Non et non. Enfin, la plupart du temps, les gens ne m’intéressent pas, cela ne me fait ni chaud ni froid. Et ça ne peut pas vraiment s’arranger. Mon cerveau est différent du vôtre. Ni mieux ni moins bien, juste différent.

Il n’a pas l’air vraiment triste mais je le suis pour lui. J’aime le partage. Ses mots me font un peu peur pour nos projets, quand même. Mon silence le conforte :

— Donc voilà : je suis bien chez moi. Mais avant… je vais devoir refaire le voyage à l’envers. Seul.

Son mug semble soudain l’objet le plus important de son monde. Une vague de tristesse émane de toute sa personne, cette fois. Pourtant son visage est impassible. Euh… Il envisage déjà de partir ?

— Pourquoi parles-tu de retour, Ben ? Tu ne veux pas rester avec nous ?

— Je ne suis pas idiot. Différent mais pas idiot.

— Et ?

— Vous avez besoin d’un vrai batteur. Qui soit capable de faire partie d’un groupe et sans mes contraintes. Sans parler d’assurer en concert. J’ai bien réfléchi.

Je suis estomaquée. Il est évident que cela ne va pas être simple. Pourtant, je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse s’exclure de lui-même. J’ai la tentation de me rapprocher de lui mais, depuis qu’il est là, il n’a initié aucun contact. Autant ne pas le mettre mal à l’aise. Je reste donc assise en face de lui.

— Ben, je sais que tu es particulier, à bien des égards. Ta première spécificité, c’est ton incroyable talent de musicien et de compositeur. Et rien que pour ça, Utopia a besoin de toi. Pour le reste, on s’adaptera. J’imagine bien qu’il n’est pas question pour toi pour l’instant de songer à des concerts. L’important, maintenant, c’est l’album.

Sourcils froncés, il reprend :

— C’est gentil. Je crois que tu n’as pas conscience de mes limites.

— Ben, il est vital que tu sois honnête avec moi. Tu n’as pas envie de rester avec nous ?

— Je dis toujours ce que je pense. Envie de rester, oui. Envie de vous pénaliser, non.

— Au contraire, tu vas nous faire gagner beaucoup de temps. Parce que tu connais notre musique comme personne. Je ne sais pas comment tu fais, mais tes reprises hier étaient parfaites. Pas bien ou très bien. Juste parfaites !

Comme si cela expliquait tout, il lâche un mot barbare :

— Je suis synesthète.

— Et ?

— Je n’ai donc aucun mérite. C’est instinctif.

— Je n’ai pas compris, Ben. Ça veut dire quoi « synesthète » ?

Il fronce les sourcils, comme s’il se demandait si je me moque de lui. Devant mon air tout à fait sérieux, il m’explique son don avec un ton très professionnel :

— Je vois la musique en couleur et dans l’espace. Quand j’écoute un morceau, des rubans multicolores se forment, un pour chaque instrument. Pour faire simple, chaque note a une teinte propre et module la largeur du bandeau selon sa longueur et sa puissance. Je les mémorise comme si c’étaient des films et il me suffit de refaire le fil qui correspond à la batterie.

— Wow ! C’est impressionnant. Et tu peux le faire pour chaque chanson ?

— Oui, à la première écoute. Je n’ai pas de mérite, cela se fait tout seul.

— Quand même, c’est une capacité vraiment exceptionnelle.

— J’ai discuté sur des groupes internet avec plusieurs personnes comme moi.

— Et ils reproduisent la musique comme toi ?

Un rictus d’embarras diffère sa réponse :

— Pas tout à fait. Chacun a ses particularités.

— Donc, tu as écouté un morceau et tu as pu le refaire à la batterie, comme ça ?

— Non. Je savais ce qu’il fallait faire. Je n’en étais pas capable. Je suis dysfonctionnel au niveau moteur.

— Je n’ai pas remarqué. Ton jeu était parfaitement fluide.

Avec un sourire pincé, comme s’il s’excusait, il me dévoile son secret :

— J’y ai passé des jours et des nuits. Synchroniser les pédales et les baguettes a été un combat. Ça revient quand je n’ai plus d’énergie, alors je m’arrête. D’un autre côté, la musique me recharge. Si je ne fais que ça, je peux jouer pendant des heures. Parfois, j’oublie de manger.

— Eh bien, compte sur mon estomac pour nous rappeler à l’ordre !

— D’accord. Mais…

— Mais ?

— Non. Rien.

Son regard me fuit de nouveau. Il est évident qu’il se retient de parler.

— Ben, je vois bien que tu me caches quelque chose, là.

— Les gens n’aiment pas quand je dis ce que je pense.

— Je ne suis pas les gens et j’aimerais bien savoir, moi.

— Tu es Johanna. Johanna De Siro, la diva qui chante avec le cœur.

J’ai l’impression d’avoir perdu la connexion avec son cerveau. C’est assez déstabilisant. Dois-je insister ? Son corps est à présent complètement raide et les doigts de sa main droite tapotent en rythme sur la table. Son regard, posé sur le réfrigérateur à ma gauche, est totalement vide. Essayons de passer à un autre sujet :

— Ben ? Que veux-tu faire aujourd’hui ?

Il cligne des yeux deux ou trois fois et paraît revenir dans la pièce. Il tapote toujours.

— Je devais prendre l’avion. Je n’aime pas les changements de programme.

Je n’ai vraiment aucune envie qu’il rentre chez lui. Une boule dans la gorge, je lui demande doucement :

— Tu veux partir, Ben ?

Sa main s’est arrêtée et son regard s’est de nouveau posé sur moi. En réaction à mon sourire timide et pas très gai, je dois l’avouer, il serre son poing droit, au point de faire blanchir ses jointures.

— Tu es triste à cause de moi. Je t’ai fait du mal ?

— À l’idée que tu partes, oui.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Je crois que je t’aime bien. J’ai envie de mieux te connaître.

Le silence n’est pas embarrassant. Soit il évalue mes mots, soit il pèse les siens. Il finit par hocher la tête :

— Je serais triste aussi. Je t’aime bien aussi. Et je te connais très bien déjà.

Hum… Il pense que je n’ai plus de secret pour lui ? Ma personnalité publique sans doute…

— Donc ? Tu vas rester ?

— Tu fais quoi ce matin ?

— Je vais commencer par faire du sport, dans la salle qui est près de ta chambre. Ensuite, je vais aller dans une pièce disponible, au rez-de-chaussée, et profiter qu’il n’y a personne pour travailler la partie chant du nouvel album. Tu me suis ?

 

[1] De petites portions de plats variés, semblables aux tapas espagnoles.

[2] Thierry de Cosse, manager du groupe et de Ben.

4 - PRÉMICES

« Si tu savais, Jo… Tu me proposerais d’aller sur la lune que je t’y suivrais. Tu me demanderais ma vie que je te la donnerais. Je vais profiter de chaque minute de ta présence. De chaque sourire qui illumine ton visage d’ange. De ta gentillesse, aussi. Je la sens, elle irradie par tous les pores de ta peau. Elle nourrit ta magnifique aura. Fais-toi des souvenirs, Ben. Bientôt, tu devras rentrer. Elle finira par se rendre compte que tu es ingérable… »

Ben

 

 

Matala, Crète. Dans la maison-studio de Greg Théo.

 

Sans répondre, il m’aide à débarrasser la table. Comme il dépose les tasses dans l’évier, je lui ouvre le lave-vaisselle. Il se passe la main dans les cheveux, regarde les mugs, puis la machine. Puis moi.

— Quelque chose ne va pas ?

— Je ne sais pas remplir ce genre de machine.

Pardon ? Il se moque de moi, là ? Pourtant, il a l’air très sérieux et bien embêté.

— Les tasses, la tête en bas, et tu les mets dans le panier du haut.

Il acquiesce en silence et s’exécute scrupuleusement. Chaque objet est pris à deux mains, retourné et posé à plat avec précaution, les uns à côté des autres. On ne peut pas dire que l’espace soit optimisé. Il me scrute, désabusé :

— Ça ne va pas, n’est-ce pas ?

— Eh bien, on gagne de la place si tu les arranges comme ça.

Je les range en quinconce, en les intercalant. Il sort son smartphone et prend une photo. Devant mon regard interloqué, il explique :

— Je ne maîtrise pas la notion d’espace et les choses pratiques. Mon ex-copine m’a montré plein de fois. Je ne retiens pas. Elle était fâchée.

— Et la photo, c’est pour t’aider ?

— Oui. La prochaine fois, j’analyserai et je referai. Quand elle est partie, j’ai compris que je devais trouver une solution.

— OK. Sinon, on pourrait s’organiser différemment. Tu apportes la vaisselle près de l’évier et moi je la mets dans la machine.

— Et… Tu ne seras pas fâchée ?

Sa copine ne semble pas avoir été la personne la plus empathique qui soit.

— Non, promis.

Un sourire radieux illumine ses prunelles noisette et or. J’ai l’impression d’avoir enlevé un immense poids de ses épaules. On finit de débarrasser. Je lui montre où se rangent les choses mais je me demande ce qu’il retiendra.

*

Je me sens en forme pour une super séance de sport. Quand je suis seule, je lance de la musique classique, de l’opéra plus précisément. Mes colocataires n’appréciant pas franchement, je me demande quelle sera la réaction de Ben. Je franchis la porte de la salle et… Wow ! Je n’étais pas prête à ça : il est carrément sexy dans son short de footballeur et son t-shirt moulant. Il a remis ses lunettes de soleil.

— Tu as mal aux yeux, Ben ?

— Je ne supporte pas les luminosités trop fortes.

De retour vers l’interrupteur, je baisse l’intensité. Pas le temps de lui demander si c’est mieux : il a déjà retiré ses verres. L’éclairage est cependant largement suffisant. Il s’est installé sur un vélo semi-allongé et tapote sur l’écran. Je m’assure quand même qu’il sait ce qu’il fait :

— Tu connais les machines ? Je peux t’aider ?

— Ça va bien. J’ai les mêmes chez moi. Enfin, j’en ai moins.

— Je mets de la musique, cela ne te dérange pas ?

Une seconde d’hésitation avant sa réponse :

— Non.

Il pédale déjà. J’envoie ma playlist favorite sur les enceintes et me dirige vers le vélo voisin de Ben. Dès que le premier titre s’enclenche, il esquisse une grimace rapidement réprimée. Des écouteurs passent de sa poche à ses mains puis à ses oreilles à une vitesse stupéfiante. J’arrête le son et je me plante devant lui.

— Cela ne te plaît pas ?

— Je m’attendais à t’entendre, toi.

— Tu ne réponds pas à ma question.

— Elle n’a pas de sens pour moi.

— Comment ça ?

— J’aime Utopia.

— Et quoi d’autre ?

— Utopia, c’est tout.

Ça ne frise pas un peu l’obsession, là ? Le souvenir d’un message récent affleure à la lisière de ma mémoire. Je le renvoie dans les tréfonds, illico presto. Mon silence doit trahir mon incompréhension parce qu’il reprend :

— J’ai un TSA, un trouble du spectre autistique. Avant, on disait « asperger ». Une des caractéristiques est d’avoir des intérêts restreints. Le mien, c’est Utopia et toi.

— Moi ? Je suis ton intérêt restreint ?

Oh, je commence à flipper un peu là quand même. Il n’a pourtant pas l’air dangereux !

— Pas toi, en tant que personne. Mais ton timbre, ta façon de chanter, de surfer sur la musique de vos compos. Tu as une amplitude exceptionnelle et une puissance qui te permet d’exister dans un groupe de métal. Tu te rends compte ? Je suis fasciné par l’harmonie qui se dégage du mélange des instruments et de ta voix. Sans parler de ta facilité à projeter des émotions dans les notes. Ta couleur naturelle est modulée par ce que tu ressens. Quand tu chantes, Jo, tu nous offres une partie de ton âme. Et elle est magnifique.

Quel enthousiasme ! Mon âme, je ne sais pas… Mais mes émotions, c’est certain. Revenons à ma voix :

— Qu’entends-tu par couleur ?

— Le chant, c’est un son, comme les notes de musique. Donc, je la vois en couleur aussi. La différence, c’est qu’elle évolue. Quand tu es triste, elle est plus terne. Après la mort de Pieter, tu as dit quelques mots à la radio et là, j’ai eu vraiment peur. Elle était presque grise. J’aurais voulu être avec toi. Prendre soin de toi. Mais, ce n’était pas possible, tu ne me connaissais pas. J’ai espéré que tu étais bien entourée. Et j’ai attendu. Et puis, il y a quelques mois, tu as annoncé le prochain album. Il manquait l’intensité d’avant mais elle n’était plus grise.

— Et aujourd’hui ?

— Tu es encore en deuil, Johanna. Je le sais.

Comment réagir ? C’est complètement flippant et, pourtant, il émane de sa voix tant de douceur, d’attention. J’ai l’irrationnelle sensation que je pourrais me réfugier dans ses bras et qu’il me protégerait de tout le négatif qui m’assaille parfois.

— Tu es fâchée ?

— Non, Ben. Je suis un peu perturbée. Ce que tu as dit est tellement juste… C’est très étonnant quand même.

Revenons au sport : j’envoie la playlist de notre dernier album. Elle est accueillie par un visage radieux. Allez, une petite demi-heure de vélo pour commencer, ça va me faire du bien.

*

Deux heures de sport et une douche plus tard, me voilà prête pour le chant. Direction le rez-de-chaussée ! Ben m’attend à la porte de la cabine d’enregistrement et il m’accueille avec un grand sourire, auquel je ne peux que répondre avec sincérité. Je lui fais signe de me suivre dans l’une des trois pièces qui complètent cet étage. J’avoue que notre discussion reste encore dans un coin de ma tête, il faut que je me change les idées. Comment faire quand, chaque fois que je rentre dans cette pièce, je cherche Piet du regard ? Quand je m’attends à le voir à chaque instant ? Pourtant, il n’est jamais venu ici.

Et ce n’est pas la déco qui va me remonter le moral : décor spartiate et mobilier fonctionnel, le tout dans des tons neutres. Cela apaise certains. Moi, ça me déprime ! J’aime les couleurs. Heureusement que j’ai pu y mettre des plantes et des fleurs ! Des fleurs… Je me retourne vers Ben qui me suivait : il est resté à l’extérieur et fronce le nez. Avec un air dégoûté, il entre et s’éloigne rapidement du bouquet. Il respire, bouche ouverte. Je ne peux pas faire comme si je ne savais pas :

— Les fleurs te gênent ?

— Ça va.

— La vérité, Ben.

Il soupire et, passant sa main dans ses cheveux, lâche du bout des lèvres :

— L’odeur est agressive pour moi. Mais je peux supporter un moment.

J’acquiesce de la tête et je sors le bouquet, il sera aussi bien dans la deuxième salle. Au retour, j’ouvre la fenêtre et remarque qu’il respire à présent normalement. Il ne perd pas de temps :

— On travaille sur quoi ?

— On va commencer par écouter les premiers enregistrements pour le nouvel album. Pour certains, Damian avait déjà fait la batterie mais tu devras les refaire.

Il acquiesce et s’assied sur le canapé, contre le mur. J’allume l’ordinateur portable du bureau et envoie les bandes disponibles. Dès les premières notes, il ferme les yeux. Je reste sur la chaise face à lui et essaie de deviner ses impressions. Peine perdue, il est complètement impassible. Est-ce qu’il aime ? Il est la première personne à l’entendre en dehors du groupe. C’est excitant et terrifiant en même temps. Je ne tiens pas en place.

Après quatre morceaux et vingt minutes d’écoute, j’arrête la playlist. Son regard interrogateur se pose sur moi. On ne peut pas dire pour le coup qu’il soit enthousiaste.

— Qu’en penses-tu ?

— Je peux le faire. La batterie. Je peux le faire.

Oh, ce n’est pas la réaction que j’attendais, c’est le moins que l’on puisse dire ! Je suis sûre que cela ne lui plaît pas.

— Tu n’aimes pas, n’est-ce pas ?

— Où sont les paroles ?

Il détourne l’attention, je ne suis pas dupe. Néanmoins, je lui imprime celles des quatre chansons qu’il vient d’entendre. Quand je les lui tends, son geste est brusque et il compulse les quatre feuillets fébrilement. Toujours sans réaction.

— Alors ?

Il se pince les lèvres et son regard vide qui m’évite répond pour lui. Pourtant, j’ai besoin de plus que ça. Je m’approche de lui et m’installe sur le canapé tout en veillant à garder une distance minimum. Capter son attention, tel est mon objectif :

— Ben, je dois savoir ce qui ne va pas. Pourquoi cela ne te plaît pas ?

— Je ne peux pas.

— Quoi ?

— Dire ce que je pense. Les gens n’aiment pas. Ils sont fâchés.

— Tu peux tout me dire. Parce que je suis Johanna et qu’on travaille ensemble, pour le groupe.

Il murmure :

— Johanna. Johanna de Siro, la diva qui chante avec le cœur.

Une pointe d’agacement se fait jour. S’il faut que je lui soutire chaque mot… Du calme, Jo ! Il n’est là que depuis hier, il ne te connaît pas. Tu dois gagner sa confiance.

— Ben, tu dois me dire ce que tu en penses. Sincèrement et en toute franchise. Tu peux vraiment tout me dire.

Ses yeux plissés rencontrent enfin les miens.

— C’est toi qui as écrit le texte ?

— Oui. Tu n’aimes pas ?

— La musique est belle, les paroles aussi. Mais ce n’est pas du Utopia.

Ah… C’est pourtant nous qui l’avons faite. Les compos sont de Damian et Cory.

— Je ne comprends pas.

— Utopia, c’est la dureté du monde balayée par l’amour, la fraternité, l’espoir. Là, il ne reste qu’un noir absolu. Ce n’est pas votre univers. Presque du Death Metal[1].

— Tu exagères !

— Un peu mais tu vois l’idée ?

Je hoche la tête. Oui. Il vient de lever le voile sur ce que je ne voulais pas admettre.

— Et dans les paroles, il manque un supplément d’âme, Jo. Je n’ai ressenti aucune émotion.

Le pauvre garçon a vraiment l’air accablé. Il s’inquiète :

— Tu es triste ?

— Un peu. Pourtant, je sais que tu as raison. On est sur une mauvaise pente, on ne peut pas continuer comme ça. J’ai essayé de donner des couleurs plus gaies au texte ces derniers jours. Visiblement, cela ne fonctionne pas. On n’a pas d’autre choix que de jeter tout ce qu’on a fait jusqu’à maintenant et reprendre de zéro. C’est frustrant.

— Je suis désolé.

— Ce n’est pas ta faute. Tu nous évites même un gros flop, à mon avis. Il va falloir…

— Jo, Ben ? Vous êtes où ?

Greg est dans les escaliers. Le convaincre de tout recommencer ne va pas être si facile…

— Dans la salle 1, Greg !

Il s’arrête sur le seuil et son sourire disparaît :

— Oh, là ! C’est quoi ces mines contrariées ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

Je jette un œil à Ben, il hoche la tête négativement. OK, je vais devoir m’y coller :

— Assieds-toi, Greg, on doit parler sérieusement.

— Tu me fais peur, Jo. Ben veut repartir ?

— Non. Je lui ai fait écouter les quatre premiers morceaux de l’album.

— Et ?

— Je te résume son avis : c’est du death métal, pas du Utopia et mes textes sont plats, sans émotion.

Son regard va et vient entre Ben et moi. Son étonnement n’augure rien de bon. J’espère qu’il ne va pas s’en prendre à Ben. Il a été courageux.

— Il te l’a dit ? Ou tu l’as déduit ?

— Il l’a dit.

— C’est pas croyable, ça.

Les mains sur les hanches, il regarde Ben. Ce dernier reste stoïque. Vite, je dois désamorcer la situation :

— Greg, je lui ai demandé de me dire le fond de sa pensée et sans détour. Tu ne peux pas lui en vouloir pour ça.

— Oh, je sais bien ! Je m’étonne juste de sa franchise. J’avais fait un test sur la dixième chanson et il avait botté en touche.

Ah… Un peu vexé, mon vieil ami Greg ? Cela me fait sourire un court instant. Très court instant. J’avais un faible espoir sur celles restantes mais visiblement, il vaut mieux oublier.

— Et toi, Jo ? Tu es d’accord avec lui ?

— Je sais depuis un moment que ça ne va pas. J’ai essayé de rectifier le tir de mon côté mais c’est un échec. Entendre Ben me mettre face à la réalité, c’est comme un électrochoc. Peu agréable mais salutaire. S’il y a bien une chose que je vivrais super mal, c’est de décevoir nos fans. Et toi, tu en penses quoi ?

— Eh bien…

— Oui ?

Il soupire comme s’il allait nous livrer le secret de sa vie.

— C’est aussi pour ça que je suis allé chercher Ben.

— Comment ça ?

— Ses compos sont lumineuses et pleinement compatibles avec le son et l’esprit Utopia d’origine.

— Il y a donc un moment que tu sais qu’on fait de la merde ?

Pour le coup, je suis un peu fâchée, oui !

— Désolé, Jo. Il fallait que je trouve une solution avant de plomber tout le monde. Tu comprends ?

— Tu aurais quand même pu m’en parler.

— Je plaide coupable.

Ah ! Comment lui en vouloir longtemps avec son regard de bisounours tout attendrissant ?

— Et pour me faire pardonner, je vais me charger de la pire mission que tu pourrais m’assigner.

— C’est-à-dire ?

— Je vais aller discuter avec Cory cet après-midi.

Aïe ! Effectivement…

— Et ensuite ? On fait quoi ?

— Après-demain, le matin, réunion ici avec tout le monde et on remet tout à plat. Chacun aura deux jours pour réfléchir et apporter des idées.

— Entendu. Bon courage avec Cory !

*

Yes, j’ai réussi ! Ben a accepté de m’accompagner pour une balade cet après-midi. La séance de shopping que j’avais envisagée l’a littéralement horrifié ! Un repli stratégique sur le célèbre palais de Knossos a eu plus de succès. Après tout, autant profiter d’être ici pour faire un peu de tourisme. Et puis, j’ai besoin de faire un break, de m’aérer la tête. Ces derniers jours ont été rudes. Les décisions se succèdent pour le meilleur, je l’espère. J’ai quand même l’impression de sauter dans le vide.

Donc, en route pour la détente ! Enfin, autant que cela sera possible avec Ben. J’avoue, j’appréhende quelque peu. Non seulement il n’avait pas envie de mettre le nez dehors mais, surtout, il craignait par-dessus tout pour ma sécurité. Je sais bien que je suis un personnage public mais rien de commun avec une pop star pour ados ! Et puis, je sors toujours un peu camouflée. Un coup d’œil dans le miroir avant de quitter la salle : une casquette sous laquelle je dissimule ma crinière rousse, des lunettes noires pour cacher mes iris bleus que le soleil de cette île rend tout à fait lumineux, pas de maquillage, un jean classique, un sweat blanc et une veste en cuir. Rien d’extravagant et bien loin de mon look de scène. Nickel ! J’ai encore fière allure malgré l’approche de la quarantaine ! Doucement, Jo, ne te vieillis pas. Cela viendra déjà assez vite. Moins de cinq ans…

Je descends dans l’entrée et appelle Ben. Il monte quatre à quatre l’escalier du sous-sol et s’arrête devant moi. Il fronce les sourcils et passe la main dans ses cheveux. Signal que j’ai bien identifié maintenant : quelque chose ne va pas.

— Quel est le problème ?

— Tu avais dit que tu serais camouflée.

— Eh bien… c’est le cas. Personne n’imaginera une seule seconde que je suis moi.

— Jo, même ainsi, je te reconnaîtrais entre mille !

— Parce que tu me connais bien. Personne ne sait que je suis ici et je ne suis pas aussi célèbre que tu sembles le penser. J’ai vérifié : le site, en cette période, est peu fréquenté. On prend un taxi, on visite et on rentre. D’accord ?

Je profite de son hochement de tête pour l’entraîner vers l’extérieur. J’ai repéré du toit qu’il y en avait toujours au bout de la rue.

Une heure de trajet et Ben n’a pas desserré les dents. Il est stressé. Cela ne l’a pas empêché de vérifier que j’avais bien mis ma ceinture ! Ceci dit, je ne peux pas le lui reprocher : les Crétois ont un sens de la sécurité routière bien particulier. Donc, j’évite de regarder l’asphalte et discuter avec Ben aurait été une distraction bienvenue. Cela ne sera pas pour cette fois. L’œil rivé à son smartphone, il surveille notre trajet. Je pense que le chauffeur sait ce qu’il fait mais, si ça peut le rassurer, pourquoi pas. En attendant, je réfléchis à ce nouvel album. Il nous faut un thème, comme sur les précédents, mais quoi ? Un voyage en terre inconnue ? Des envahisseurs extra-terrestres ? L’Atlantide ?

— On arrive.

Il scrute les environs à la recherche de l’entrée du site. Un vrai soulagement redessine ses traits quand le véhicule s’arrête juste devant une petite cabane en bois qui semble vendre les tickets. Je paye le taxi pendant que Ben quitte la voiture. Je sors à mon tour de son côté pour éviter la rue. Il me tient la porte tout en observant fébrilement les alentours. L’endroit est presque désert et les magasins de souvenirs en face de nous sont fermés. On n’est pas encore dans la saison, ils ouvriront peut-être plus tard. Un homme barbu avec une mine de parfait voyou fait quelques pas dans notre direction. Je n’aime pas ce qui se dégage de sa personne. Ben l’a repéré également et il se place entre lui et moi. Je n’aime pas ça. Il n’est pas certain que Ben soit capable de se défendre en cas de besoin. Ses traits reflètent un gros effort de concentration. Il fixe l’inconnu avec une intensité étonnante pour quelqu’un qui a parfois du mal à soutenir un regard. Je ne sais pas à quoi il joue, je pense qu’il est préférable de l’éloigner.

— Ben, tu viens ?

Toujours tendu vers ce triste personnage, j’ai l’impression qu’il ne m’a pas entendue. L’importun hésite, puis s’arrête. Son visage évoque à présent de la douleur et de l’étonnement. Il s’est plié en deux, puis assis sur le bas-côté. Il semble avoir du mal à respirer.

— On part, Jo.

— Attends. Il n’a pas l’air bien, il faudrait s’occuper de lui.

— Non. Ça va aller.

Euh… Il paraît tellement sûr de lui que je le suis vers la vendeuse de tickets. C’est curieux quand même ce qui vient de se passer. J’ai l’impression d’avoir loupé quelque chose. La préposée sort le nez de son magazine pour servir un sourire aguicheur à mon Ben. Qui n’en fait absolument pas cas ! Estomaquée, je ne comprends pas ce qu’il lui dit. :

— Γεια σας. Δύο εισιτήρια, παρακαλώ[2].

Pourvu qu’il ne l’ait pas rembarrée ! Le visage de la dame se ferme un peu. Il pose sa carte sur le terminal et elle lui remet des tickets.

— Tu parles grec ?

— Non. Juste quelques phrases apprises par cœur avant de venir et pendant le trajet en avion.

Il ne laisse vraiment rien au hasard. Tout en empruntant l’allée couverte qui mène sur le site, je jette un œil vers l’inconnu menaçant. Il s’est relevé et secoue la tête, avant de partir plus loin. Bon, Ben avait raison, ce n’était pas grave. Comment l’a-t-il su ?

Nous débouchons sur une large place avec trois grands trous, profonds de deux mètres, je pense, sur notre gauche. Ben scrute un plan sur son smartphone. Il regarde un peu partout puis oriente son téléphone.

— Ben ? Tu as une idée de la fonction de ces trous-là ?

 

[1] Parmi les caractéristiques communément reconnues du genre, on peut citer des paroles généralement violentes, choquantes ou sombres, ayant trait le plus souvent à la mort.

[2] Prononciation : Ya sass. Duo isitirio, parakalo. Traduction : Bonjour. Deux billets, s’il vous plaît.

 

Le début vous a plu ? Vous souhaitez connaître la suite des "aventures" de Johanna et Ben ? Vous n'êtes pas au bout de vos surprises, promis !

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